À Iberseries & Platino Industria, le forum de coproduction et de financement cesse de faire semblant d’avancer à l’aveugle : pour la première fois en cinq ans, un comité de sélection a été nommé. Et pas avec des figurants, puisqu’on y retrouve Bernardo Bergeret, Joanna Lombardi et Karina Dolgiej, chargés de départager 40 projets. Bref, la machine se professionnalise, et ça change tout.
Dans le petit théâtre très sérieux des marchés de contenus, la sélection est toujours un exercice de pouvoir déguisé en bon goût. Qui entre, qui reste dehors, qui obtient un rendez-vous, qui repart avec un financement, qui finit dans le grand cimetière des projets “prometteurs” ? C’est là que se joue une bonne partie du futur des séries et des films destinés au marché ibérique et latino. Le forum de coproduction et de financement d’Iberseries & Platino Industria, qui en est à sa cinquième édition, a donc décidé de sortir de l’ère du tri plus ou moins artisanal pour installer un vrai comité. Un détail ? Pas du tout. Dans ce genre de rendez-vous, la forme dit déjà la stratégie.
Bernardo Bergeret n’est pas un nom jeté là pour faire joli. Fondateur de Ventana Sur et de BloodWindow, il traîne derrière lui une vraie mémoire des circuits de circulation du cinéma latino-américain, de ses marchés, de ses passerelles, de ses zones grises aussi. Joanna Lombardi, elle, arrive avec un profil de showrunner et de productrice qui colle parfaitement à l’époque : celle où les séries ne sont plus un sous-produit du cinéma, mais un terrain de bataille à part entière. Karina Dolgiej, partenaire chez TV Film International, complète le trio avec une dimension plus industrielle, plus connectée aux logiques de financement et de circulation internationale. Autrement dit, on ne confie pas le tri à des esthètes hors-sol, mais à des gens qui savent ce qu’un projet vaut quand il faut le vendre, le monter, le défendre et, surtout, le faire exister.
Le tri sélectif, version industrie lourde
Le chiffre à retenir, c’est ce fameux 40. Quarante projets présélectionnés par le comité, donc quarante dossiers qui ont déjà franchi un premier barrage avant d’espérer séduire producteurs, diffuseurs et financeurs. Dans un marché où l’offre déborde et où les plateformes ont appris à compter leurs sous avec la délicatesse d’un percepteur, ce type de filtre devient une arme de survie. On ne parle pas seulement de goût, mais de lisibilité, de potentiel de coproduction, de circulation transfrontalière, de compatibilité avec les attentes des partenaires. Le romantisme, c’est pour les discours d’ouverture ; le reste, c’est du tableur.
Cette première sélection par comité marque aussi un virage symbolique pour Iberseries. Pendant quatre ans, le forum a fonctionné sans ce sas institutionnel clairement identifié. Là, on passe à une logique plus structurée, plus assumée, presque plus adulte. Le message est limpide : l’époque des projets “au flair” laisse la place à une sélection pensée comme un véritable outil de marché. Et franchement, il était temps. À force de multiplier les panels, les pitchs et les rendez-vous express, les grands forums risquent toujours de ressembler à des speed-datings avec badges. Un comité resserré, s’il est bien choisi, peut remettre un peu de colonne vertébrale dans ce joyeux bazar.
Bergeret, Lombardi, Dolgiej : le casting qui sent la stratégie
Le trio retenu n’a rien d’un hasard diplomatique. Bergeret apporte l’ancrage historique et la connaissance des écosystèmes latino-américains ; Lombardi incarne la montée en puissance des écritures sérielles venues d’Amérique latine, avec cette capacité à penser un projet à la fois comme récit et comme objet de marché ; Dolgiej, enfin, représente le relais international, celui qui transforme une bonne idée en dossier bancable. On est loin du comité de salon, et c’est tant mieux. Parce qu’un forum de coproduction, au fond, ce n’est pas un concours de sympathie : c’est un lieu où l’on teste la robustesse d’un projet face à la réalité du financement.
Le coordinateur général Rodrigo Ros a confirmé que le comité avait retenu 40 projets sur la base de critères de sélection. La formulation est sèche, presque administrative, mais elle dit beaucoup. Dans un secteur où tout le monde prétend chercher la nouveauté, les critères deviennent le vrai scénario caché. Qu’est-ce qu’on privilégie ? La faisabilité ? L’originalité ? Le potentiel international ? Le poids des partenaires ? La capacité à exister en salles, en festival, en streaming, ou dans cette zone hybride où se négocie désormais une bonne partie du cinéma contemporain ? La réponse n’est jamais unique, mais le simple fait de poser un comité change la grammaire du jeu.
Marché, séries, coproduction : la cuisine interne sort du placard
Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large : les marchés audiovisuels se blindent, se professionnalisent et se hiérarchisent. Depuis le choc des plateformes et la reconfiguration des fenêtres de diffusion, les projets doivent être pensés très tôt comme des objets circulant entre plusieurs territoires, plusieurs formats, plusieurs partenaires. Le temps où l’on développait un film dans son coin avant d’aller quémander des sous est de plus en plus un souvenir de cinéphile nostalgique. Aujourd’hui, la coproduction est souvent le point de départ, pas l’aboutissement.
Dans ce contexte, Iberseries & Platino Industria cherche clairement à s’imposer comme un carrefour crédible pour les œuvres ibéro-américaines. Et pour exister face à la concurrence des autres marchés, il faut plus qu’un tapis rouge et des cocktails tièdes. Il faut des mécanismes de sélection solides, des profils reconnus, et une promesse simple : ici, on ne vient pas seulement parler de projets, on vient les faire exister. Le forum veut passer du statut de vitrine à celui de machine de lancement. Ce n’est pas glamour ? Peut-être. Mais c’est comme ça qu’on fabrique les futurs long métrages et les prochaines séries qui compteront vraiment.
Reste à voir quels projets sortiront de ce premier tri et surtout lesquels survivront à l’étape suivante, celle où les bonnes intentions rencontrent les budgets, les calendriers et les ego. Le cinéma et la série ont toujours adoré les grands discours sur la création ; ils obéissent pourtant à une loi plus brutale, celle du montage financier. Et là, comme souvent, le vrai suspense ne se joue pas devant la caméra. Il se joue dans la salle d’à côté, avec des gens qui comptent, comparent et arbitrent. Le glamour, c’est bien. Le comité, c’est mieux.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




