Le cinéma britannique adore ses auteurs, ses excentriques et ses monstres sacrés. Il oublie parfois que derrière les grandes comédies romantiques qui ont fait fondre la planète, il y a aussi des producteurs qui tiennent la baraque. Duncan Kenworthy va justement recevoir la BAFTA Fellowship, soit le plus haut honneur de l’Académie britannique, et franchement, il était temps.
À l’heure où l’industrie recycle ses franchises jusqu’à l’os et où la comédie romantique se fait souvent traiter comme un sous-genre de supermarché, cette distinction rappelle une évidence un peu trop souvent balayée : un film ne tient pas seulement par son idée, son casting ou son scénariste vedette, mais aussi par celui ou celle qui sait le rendre possible, finançable, vendable, regardable. Kenworthy, déjà décoré de l’OBE pour services rendus au cinéma, s’apprête à être célébré lors d’une cérémonie spéciale organisée par Richard Curtis lui-même. Le cercle est bouclé, la boucle est élégante, et l’on sent bien que le mot “collaborateur” ici ne dit pas tout. Dans l’ombre des romcoms cultes, il y a souvent un producteur qui fait le sale boulot avec le sourire.
Pour situer le bonhomme, il faut revenir à cette petite mécanique britannique qui, à la fin des années 1980 et dans les années 1990, a redonné du lustre à une certaine idée du cinéma populaire chic : dialogues affûtés, casting irrésistible, mélancolie sous la dentelle, humour sec et émotion sans chichi. Four Weddings and a Funeral en 1994, puis Notting Hill en 1999, puis Love Actually en 2003 : trois jalons, trois succès, trois cartes postales sentimentales qui ont rapporté gros et durablement installé Richard Curtis comme le patron d’un romantisme à l’anglaise exportable dans le monde entier. Kenworthy, lui, n’a pas seulement accompagné le mouvement ; il l’a structuré. Il a compris qu’une bonne comédie romantique n’est pas un petit film “léger”, mais une machine de précision, avec budget maîtrisé, stars bien choisies et tempo émotionnel réglé au millimètre. Le bon goût britannique, quand il marche, c’est aussi de l’ingénierie.
Et c’est là que la BAFTA Fellowship prend tout son sens : elle ne récompense pas seulement une filmographie, elle consacre une manière de fabriquer du cinéma.
Le producteur, ce héros sans cape ni tapis rouge
On parle souvent des réalisateurs comme de demi-dieux, des acteurs comme de machines à fantasmes, des scénaristes comme de faiseurs de miracles. Le producteur, lui, reste coincé entre la comptabilité et la diplomatie, alors qu’il est souvent le véritable chef d’orchestre. Kenworthy appartient à cette catégorie rare de producteurs capables de sentir le bon dosage entre ambition commerciale et identité d’auteur. Ce n’est pas un hasard si son nom revient dans des films qui ont su traverser les décennies sans se transformer en poussière de VHS. Il y a chez lui une intuition très britannique du ton juste : ne jamais prendre le spectateur pour un idiot, ne jamais noyer l’émotion sous le cynisme, ne jamais oublier qu’un film populaire doit d’abord être un film bien tenu. Pas sexy sur le papier ? Peut-être. Mais sans ça, on obtient surtout des naufrages polis.

La BAFTA Fellowship, c’est le panthéon de l’Académie britannique, le genre de distinction qui ne distribue pas des bons points mais des places au sommet de l’Olympe. Elle a été remise à des figures qui ont façonné l’industrie et l’imaginaire du cinéma britannique. En honorant Kenworthy, la BAFTA rappelle que la comédie romantique n’est pas un sous-genre honteux, mais une forme à part entière, capable de capter une époque, ses manières de parler, de s’aimer, de se rater. Et dans le cas de Curtis et Kenworthy, on a même un petit miracle de longévité : des films qui ont survécu à leurs modes, à leurs affiches, à leurs copies moins inspirées. Leur secret ? Faire croire à la légèreté alors qu’ils travaillent la mécanique du désir au cordeau.
Richard Curtis, le maître de cérémonie et l’ami de toujours
Le fait que la cérémonie soit organisée par Richard Curtis n’est pas un détail décoratif, c’est presque une signature. Curtis et Kenworthy, c’est une alliance de longue durée, une sorte de duo où l’un écrit les élans et l’autre rend l’élan finançable, tournable, distribuable. Dans une industrie obsédée par les “bibles” de franchise et les univers étendus, leur collaboration rappelle une vérité plus ancienne : les films les plus aimés naissent souvent d’une confiance artisanale, pas d’un comité de marque. On est loin du reboot à la chaîne, du spin-off sans âme et du produit calibré pour la fenêtre de diffusion suivante.
Ce qui frappe aussi, c’est la discrétion de Kenworthy. Pas de posture de grand manitou, pas de mythe de l’entrepreneur génial, pas de storytelling de self-made man à la sauce hollywoodienne. Juste un producteur qui a accompagné des œuvres devenues des repères culturels. Four Weddings and a Funeral a fait de Hugh Grant une star internationale ; Love Actually a transformé son casting choral en machine à répliques et à larmes ; entre les deux, le cinéma britannique a trouvé un équilibre rare entre prestige et accessibilité. Kenworthy a été là, au bon endroit, au bon moment, mais surtout avec la bonne méthode. Et ça, dans un milieu qui adore les effets de manche, c’est presque subversif.
Alors oui, la BAFTA Fellowship va surtout faire briller un nom que les affiches ont souvent laissé dans le bas de page. Mais c’est précisément le genre de geste qui remet un peu d’ordre dans la hiérarchie des vanités. Le cinéma n’est pas qu’une affaire de visages en gros plan ; c’est aussi une chaîne de décisions, de paris, de renoncements et de coups de poker. Kenworthy entre au club des très grands sans avoir eu besoin de jouer les princes de la promo. Comme quoi, on peut fabriquer des classiques sans se prendre pour un classique.
Et puis, soyons honnêtes : dans un monde où tant de films se vendent avant même d’exister, voir un producteur honoré pour avoir fait exister des histoires qui tiennent encore debout, ça fait presque du bien. Presque. Le reste, c’est à la BAFTA de le dire en costume sombre et avec l’accent qui va bien.
Bande-annonce VF de Quatre Mariages et un enterrement
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




