Il y a des séries annulées, et puis il y a celles qui finissent dans le grenier du streaming, avec la poussière, les regrets et un petit parfum de sabotage industriel. The Nevers, série victorienne de HBO née sous la houlette de Joss Whedon, appartient à cette deuxième catégorie : un objet déjà bancal à sa naissance, puis carrément relégué hors du circuit après son annulation en 2022.

Pour comprendre le cas The Nevers, il faut remonter au grand virage des plateformes au début des années 2020. HBO Max, lancé en 2020, cherchait alors à empiler des séries événements pour nourrir sa machine à abonnements, pendant que la concurrence transformait le marché en buffet à volonté. La série arrive en 2021 avec six épisodes diffusés sur douze, avant que la seconde moitié ne soit finalement programmée plus tard, puis que la hache tombe en 2022. Depuis, l’accès légal au programme est devenu un petit jeu de cache-cache : la série n’est pas disponible en permanence dans une grande bibliothèque de streaming, mais seulement par fenêtres ponctuelles sur Tubi, comme si on regardait une rediffusion de l’ère hertzienne. Autrement dit, The Nevers n’a pas seulement été annulée : elle a été rangée dans un tiroir sans poignée.

Le cas Whedon, lui, pèse évidemment lourd dans l’équation. Après avoir été l’un des grands architectes de la pop culture télévisuelle avec Buffy the Vampire Slayer, puis le metteur en scène de The Avengers en 2012, il a vu son image se fissurer au fil des années 2020, à mesure que des accusations de comportement toxique remontaient à la surface. Résultat : The Nevers a porté dès l’origine une charge encombrante, au point que le départ de Whedon du projet en 2020, juste avant la diffusion, n’a pas suffi à sauver l’affaire. Philippa Goslett a repris le showrunning, mais le mal était fait. Quand une série naît déjà avec un péché originel, il faut un sacré carburant pour la faire décoller.

Du Buffy en corset, avec les coutures qui craquent

En réalité, The Nevers ressemble beaucoup à une variation de laboratoire sur les obsessions de Whedon. Le pitch est limpide : dans l’Angleterre victorienne, des femmes et quelques autres personnages, baptisés “The Touched”, développent des pouvoirs surnaturels et doivent composer avec une société qui les regarde comme des anomalies. On entend presque le moteur créatif grincer : l’amour de Whedon pour la littérature britannique, son goût pour les héroïnes qui fédèrent une communauté, et son vieux tropisme pour les récits de marginaux dotés de superpouvoirs. Le tout évoque un croisement entre X-Men et Buffy, avec le brouillard londonien en prime.

Affiche de The Nevers
Affiche de The Nevers

Ce n’est pas un hasard si la comparaison avec X-Men revient sans cesse. Whedon a longtemps travaillé cette matrice, au point d’écrire Astonishing X-Men entre 2004 et 2008, tout en revendiquant une filiation esthétique et narrative avec Chris Claremont. Dans The Nevers, Amalia True, incarnée par Laura Donnelly, prend des airs de meneuse charismatique façon Professor X, tandis que d’autres figures, comme Lucy Best, jouent sur l’idée du pouvoir contraint, du corps dangereux, de la différence visible. Sur le papier, ça tient debout. À l’écran, on sent parfois le projet fonctionner en pilotage automatique. Le problème n’est pas l’idée : c’est qu’on a déjà vu Whedon faire ce numéro, souvent avec plus de nerf.

La série fantôme qui n’a jamais trouvé sa salle

Surtout, The Nevers a eu le mauvais timing. En 2021, le streaming débordait déjà de séries ambitieuses, de franchises recyclées et d’univers étendus qui se marchaient dessus comme des figurants dans un plan séquence raté. Pour exister, une série devait soit devenir un phénomène, soit s’installer dans la durée. The Nevers n’a eu ni l’un ni l’autre : trop liée à un auteur devenu encombrant, trop vite interrompue, trop peu défendue par sa propre plateforme. Le retrait du catalogue a achevé de la transformer en curiosité pour cinéphiles et sériephiles obstinés, ceux qui aiment fouiller les marges du streaming comme on cherche un vieux 45 tours dans une brocante.

Le contraste avec Firefly est cruel. La série de science-fiction lancée en 2002 avait été annulée elle aussi, mais elle avait laissé derrière elle une petite légende, un film, puis une communauté suffisamment bruyante pour maintenir la braise. The Nevers, elle, n’a pas eu ce luxe. Pas de culte massif, pas de seconde vie évidente, pas de réhabilitation spontanée. Juste une œuvre coincée entre les promesses d’un auteur, les dégâts de sa chute et la brutalité d’un marché où les plateformes peuvent effacer un titre d’un clic. On appelle ça une série perdue, mais c’est surtout un symptôme très propre à notre époque : même les échecs n’ont plus le droit de rester visibles.

Et c’est peut-être là que The Nevers devient plus intéressante que sa réputation ne le laisse croire. Elle raconte malgré elle la fin d’un certain fantasme télévisuel, celui où un créateur fort suffisait à porter une série vers l’Olympe. Aujourd’hui, il faut du public, de la patience, de la stratégie, et un peu moins d’arrogance dans la cuisine. Sinon, la machine à fantasmes se grippe, et il ne reste qu’un artefact qu’on ne peut même plus revoir facilement. Charmant, non ?

Bande-annonce VF de The Nevers

Part.
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