Avant d’être Ginger Grant, la star de Gilligan’s Island, Tina Louise a fait ses premiers pas au cinéma dans un film qui sent la terre retournée, le désir mal rangé et la censure qui tousse dans son coin. Et pas n’importe quel film : God’s Little Acre (1958), drame d’Anthony Mann adapté d’Erskine Caldwell, où Robert Ryan mène la danse avec la gueule d’un homme au bord du gouffre. Autant dire qu’on est loin du petit baptême de carrière gentillet. Ici, le cinéma ne fait pas la révérence, il plonge les mains dans la boue.

Pour situer un peu le terrain, le roman de Caldwell, publié en 1933, avait déjà mis le feu aux poudres avec sa peinture très directe du Sud profond, de l’avidité et du sexe comme moteur social. Le film, produit par United Artists, s’inscrit dans cette lignée de récits que le Code Hays regardait de travers, parce qu’il fallait bien faire semblant d’être choqué par ce que tout le monde allait voir quand même. Anthony Mann, lui, sait exactement où il met les pieds : il ne cherche pas à lisser la matière, il la tord, il la charge, il la rend presque poisseuse. C’est du cinéma de friction, pas de politesse.

Dans ce décor, Tina Louise débarque en Griselda, épouse de Buck Walden, et elle n’a pas encore l’aura télévisuelle qui fera d’elle une figure pop immortelle. Mais elle a déjà ce mélange un peu insolent de présence, de trouble et de retenue qui accroche l’œil. Le rôle n’est pas écrit pour la gloire féministe du siècle, soyons clairs : Griselda est d’abord un objet de désir, un point de tension dans une famille qui se délite. Sauf que Louise ne se contente pas d’être là pour faire joli. Elle donne au personnage une forme de dignité sale, presque paradoxale, qui évite au film de sombrer dans la simple exploitation. Pas mal pour un premier tour de piste.

Robert Ryan, le monstre sacré qui avale tout

Face à elle, Robert Ryan fait du Robert Ryan en très grande forme : un homme capable d’être à la fois brutal, pathétique, inquiétant et presque touchant. C’est tout le talent de l’acteur, et Anthony Mann l’avait bien compris dans ses westerns comme The Naked Spur ou The Man from Laramie : Ryan n’est jamais seulement un méchant, il est une plaie ouverte. Dans God’s Little Acre, il incarne Ty Ty Walden, fermier ruiné obsédé par l’idée d’un trésor enterré, et cette folie de la terre devient une métaphore assez évidente de l’Amérique elle-même, celle qui creuse, qui fantasme, qui s’épuise à courir après sa propre promesse. On n’est pas loin d’une tragédie rurale déguisée en mélodrame sulfureux.

Affiche de Le Petit Arpent du bon Dieu
Affiche de Le Petit Arpent du bon Dieu

Le film tient aussi parce qu’il refuse le confort moral. Personne n’y est propre, personne n’y est vraiment sauvé, et c’est précisément ce qui lui donne sa tenue. Anthony Mann filme les corps comme des forces de collision, pas comme des silhouettes décoratives. La sensualité n’est jamais gratuite : elle sert à faire monter la pression dramatique, à montrer comment le désir, l’argent et la honte se mélangent jusqu’à devenir indissociables. C’est un cinéma qui sue, qui grince, qui ne cherche pas à plaire à tout le monde. Et franchement, tant mieux.

De la boue au paquebot : le grand écart de Tina Louise

Ce qui rend l’histoire de Tina Louise amusante, c’est justement ce grand écart de carrière. Après God’s Little Acre, elle travaille encore avec Robert Ryan dans Day of the Outlaw d’Andre de Toth, autre western crépusculaire qui n’a rien d’une promenade de santé, puis elle passe par Broadway avant de devenir Ginger Grant, la star de cinéma bloquée sur une île avec un chapeau impeccable et une patience de sainte. Là, on touche à une petite ironie hollywoodienne comme on les aime à la rédaction : l’actrice qui aurait pu rester dans le cinéma de caractère finit embarquée dans une sitcom devenue culte, avec une image beaucoup plus lisse que ses débuts.

Mais c’est précisément ce premier rôle qui mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’il dit quelque chose de Tina Louise avant le vernis télévisuel : une actrice capable d’exister dans un espace de tension, de ne pas se laisser avaler par le cadre, de tenir tête à un monstre sacré comme Robert Ryan sans chercher à lui voler la vedette. Son entrée au cinéma n’a rien d’un galop d’essai : c’est déjà une vraie apparition. Et c’est peut-être ça, le plus drôle dans l’affaire : avant de devenir une icône de série, elle avait commencé par se frotter à un cinéma bien plus sale, bien plus nerveux, bien plus vivant. Pas mal pour une première marche.

Alors oui, on peut toujours revoir Tina Louise comme Ginger Grant, éternelle blonde sophistiquée de l’île perdue. Mais si on gratte un peu, on tombe sur autre chose : une actrice qui, dès ses débuts, savait très bien que le cinéma n’est jamais plus intéressant que lorsqu’il accepte de se salir les mains. Et ça, franchement, ça vaut tous les paquebots de la télé.

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