En 2001, Peter Hyams a tenté le grand écart entre Alexandre Dumas, le cinéma d’action hongkongais et le goût du public pour les relectures musclées. Résultat : The Musketeer, un film qui voulait être la nouvelle machine à fantasmes de la cape et de l’épée, et qui s’est surtout transformé en curiosité de rayon poussiéreux.
Sorti aux États-Unis le 7 septembre 2001, le long métrage débarque quatre jours avant les attentats du 11 septembre. Mauvais timing ? Oui, évidemment. Mais réduire son naufrage à ce seul contexte serait un peu trop confortable. Le film arrive aussi dans une période où Hollywood adore greffer des chorégraphies de combat asiatiques à des récits occidentaux, histoire de faire passer la vieille recette pour un plat branché. On sort de Crouching Tiger, Hidden Dragon de Ang Lee, on a encore The Matrix dans l’œil, et les studios se disent qu’un d’Artagnan suspendu à des câbles, ça peut faire la blague. Sauf que la blague, ici, n’atterrit jamais vraiment. Le problème n’est pas l’idée : c’est l’exécution, et elle sent le projet mal réglé à plein nez.
Le vrai sujet de The Musketeer, c’est moins Dumas que l’obsession hollywoodienne pour le recyclage dopé à l’air du temps.
Des plumes, des câbles et un gros malentendu
Peter Hyams, artisan solide du cinéma de genre, n’est pas exactement un manchot. On lui doit Capricorn One, Outland, Timecop ou Sudden Death : du cinéma de mécanique, de tension, de dispositif. Ici, il s’attaque à Les Trois Mousquetaires avec une logique de blockbuster hybride, comme si la littérature française du XIXe siècle devait absolument passer à la salle de musculation. L’idée de confier les cascades à Xin-Xin Xiong, figure des arts martiaux hongkongais, avait de quoi intriguer. Sur le papier, ça pouvait même claquer. En pratique, l’ensemble ressemble à un croisement un peu raide entre le film de cape européen et le sabre-volant version série B. On n’a pas un style, on a un collage.
Le casting, lui, aligne des têtes connues : Justin Chambers en d’Artagnan, encore loin de Grey’s Anatomy ; Mena Suvari, sortie de American Pie et American Beauty ; Tim Roth en méchant ténébreux ; Stephen Rea en Richelieu ; Catherine Deneuve en reine. Il y a là de quoi faire saliver une rédaction qui aime les distributions improbables. Mais le film ne sait jamais très bien quoi faire de ses atouts. Chambers doit incarner le héros romantique et le jeune chien fou, tout en tenant la baraque d’un récit qui le pousse vers la vengeance plus que vers l’aventure. D’où cette impression bizarre : on regarde un d’Artagnan qui cherche moins l’honneur que le règlement de comptes. Le mousquetaire devient un petit frère de justicier, et Dumas prend un coup de coude dans les côtes.

Quand le baroque se prend une poutre
À ce stade, le plus amusant est peut-être la manière dont le film trahit son époque. Les critiques de l’époque ont beaucoup pointé une photographie sombre, presque bouchée, qui rend les combats difficilement lisibles. Et c’est là le péché originel : si tu vends du wire-fu, encore faut-il qu’on voie les corps voler. Roger Ebert, dans sa critique pour Chicago Sun-Times, a été l’un des rares à accorder un peu de crédit au film, tout en notant avec malice que les tonneaux y deviennent presque un motif musical. La remarque est savoureuse, mais elle dit surtout quelque chose de très juste : The Musketeer veut faire du spectaculaire avec des objets, des trajectoires, des obstacles, sans jamais trouver la netteté visuelle qui transforme une cascade en plaisir de cinéma. Ça saute, ça pend, ça cogne, mais ça ne décolle pas.
Le plus cruel, c’est que le film n’est même pas assez mauvais pour devenir un vrai nanar culte. Il est juste terne, ce qui est souvent pire. Un nanar, au moins, a du panache dans la gamelle. Ici, on a un objet qui se prend au sérieux, qui affiche ses ambitions de relecture nerveuse et moderne, puis se dissout dans l’oubli. Le box office a logiquement suivi la pente. Pas de miracle, pas de rattrapage, pas de seconde vie immédiate en vidéo comme certains ratés devenus chouchous de minuit. Rien. Le vide, avec des plumes. Le film a voulu passer le flambeau à une nouvelle génération de cape et d’épée ; il a surtout laissé tomber le briquet.
Le 11 septembre, l’oubli et la petite mort des projets mal nés
Le calendrier a évidemment joué contre lui. Sortir un divertissement de studios quelques jours avant le 11 septembre 2001, c’était déjà se retrouver aspiré dans une histoire mondiale qui n’avait plus grand-chose à faire avec les sorties de fin d’été. Les salles ont changé de température, les priorités du public aussi. Mais il faut être honnête : même sans ce séisme, The Musketeer n’avait pas les épaules pour s’imposer. Le film appartient à cette catégorie de productions qui semblent avoir été pensées pour une mode précise, puis condamnées dès que la mode se déplace d’un millimètre. Le cinéma hollywoodien adore ces faux paris : on croit tenir la poule aux œufs d’or, on récolte une coquille vide. La stratégie était moderne ; le résultat, lui, sentait déjà la naphtaline.
Vingt-cinq ans plus tard, The Musketeer survit surtout comme entrée de classement, objet de rétrospective, petit caillou dans la chaussure des historiens du cinéma de genre. On le regarde moins pour le plaisir que pour comprendre comment un studio peut se tromper de cible en croyant viser juste. Et c’est peut-être ça, au fond, sa vraie utilité : rappeler que mélanger Dumas, Hong Kong et le blockbuster post-Matrix ne suffit pas à fabriquer une étincelle. Il faut encore du rythme, de la lisibilité, une vision. Sinon, on obtient un film qui court partout sans jamais trouver sa salle. Un mousquetaire sans panache, c’est quand même ballot.
Et puis, soyons francs : si le cinéma a un don merveilleux, c’est bien celui de transformer certaines ambitions en fantômes. The Musketeer fait partie de ceux-là. On le ressort pour une liste, on le commente pour un anniversaire, et il repart aussitôt dans le brouillard. Pas de quoi écrire une épopée. Juste une petite leçon de cinéma industriel, pas très glorieuse mais bien utile. Le genre de leçon que notre chère rédaction aime bien, parce qu’elle évite de confondre l’agitation avec le style. Le sabre a sifflé, le câble a tenu, mais le film, lui, a raté sa cible.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




