Avant de piloter la SF élégante de For All Mankind, Joel Kinnaman a goûté à une autre forme d’apesanteur : celle d’un blockbuster d’invasion extraterrestre qui sentait déjà le faux pas à plein nez. On parle d’un acteur qui, depuis, a traversé The Killing, Suicide Squad et le remake de Robocop avec une endurance de vieux briscard. Mais son premier grand saut hors de Suède, en 2011, s’appelait The Darkest Hour : un film qui a rapporté 64,6 millions de dollars pour un budget de 30 millions, sans pour autant convaincre grand monde. Le genre de démarrage qui ne vous enterre pas une carrière, mais qui vous rappelle qu’à Hollywood, le ticket d’entrée peut parfois ressembler à une petite punition.
Pour replacer les choses, Kinnaman n’arrive pas de nulle part. Né à Stockholm, il débute enfant dans le soap Storstad en 1990, puis se fait remarquer dans Easy Money en 2010, long métrage suffisamment solide pour attirer l’œil de Martin Scorsese. Entre-temps, l’industrie américaine cherche alors des visages européens capables d’incarner une mondialisation du casting très rentable : accent, physique, présence, tout y passe. En 2011, la machine hollywoodienne adore encore les récits de catastrophe, les invasions invisibles et les survivants qui deviennent des soldats en dix minutes chrono. Le problème, c’est qu’entre l’idée de série B et le grand spectacle, The Darkest Hour a surtout gardé le mauvais côté du bricolage.
Et c’est là que le cas Kinnaman devient intéressant : son premier grand rôle international ne dit pas seulement quelque chose du film, il dit aussi quelque chose de l’acteur qu’il allait devenir.
Un début de carrière qui sentait déjà le grand écart
En apparence, The Darkest Hour coche toutes les cases du produit calibré pour l’export : Moscou, jeunes entrepreneurs américains, touristes pris au piège, menace venue du ciel, et cette idée très 2010s qu’une appli peut être au cœur d’un récit de fin du monde. Le film de Chris Gorak, passé par les métiers de chef décorateur et de directeur artistique avant de réaliser, aligne Emile Hirsch, Max Minghella, Olivia Thirlby, Rachael Taylor et Joel Kinnaman dans une mécanique de survie qui veut faire moderne, mais qui a surtout l’air d’un prototype mal réglé. On comprend l’intention : faire de l’invisible un spectacle. Sauf que l’invisible, ici, ressemble surtout à un manque de moyens et de nerf.
Le plus drôle, c’est que Kinnaman ne débarque pas en simple figurant de luxe. Il incarne Skyler, homme d’affaires suédois, donc une figure qui lui permet d’entrer dans le cinéma américain sans renier complètement son identité. C’est malin sur le papier, presque symbolique : un acteur nordique au milieu d’un récit de capitalisme globalisé et d’apocalypse numérique. Mais le film lui-même ne sait pas quoi faire de cette matière. Il transforme tout le monde en commandos improvisés, puis en chair à effets spéciaux. À ce stade, on n’est plus dans la SF, on est dans la survie par défaut.

La soucoupe prend l’eau
Le film a beau ne pas avoir été un naufrage commercial total, la réception critique a été d’une rare sévérité. Sur Rotten Tomatoes, The Darkest Hour affiche 12 % d’avis favorables sur 60 critiques, ce qui, dans le petit monde des scores agrégés, ressemble à un signal d’alarme bien visible. Peter Bradshaw, dans The Guardian, a parlé d’un film « very cheap and silly-looking » ; Perri Nemiroff, chez Shockya.com, a résumé l’affaire comme « not a good alien invasion movie, but an alien invasion movie » ; et Alonso Duralde, dans TheWrap, a lâché « If these dimwits represent the hope of humanity, bring on the alien overlords ». On voit l’idée : la presse n’a pas seulement trouvé ça faible, elle a surtout jugé le film incapable de justifier sa propre existence. Et franchement, quand un film d’invasion extraterrestre rate même le plaisir du désastre, il lui reste quoi ? Pas grand-chose, sinon quelques humains qui partent en cendres avec un effet visuel vaguement hypnotique.
Le producteur Timur Bekmambetov, déjà associé à un certain goût pour le spectaculaire numérique, pousse ici la logique jusqu’au bout : monde paralysé, villes désertées, menace abstraite, tension fabriquée à la chaîne. Mais le film n’atteint jamais cette zone où le kitsch devient jouissif. Il reste coincé entre l’ersatz de grand spectacle et la série B qui n’assume pas sa modestie. En clair : il voulait faire trembler la planète, il a surtout donné l’impression d’un exercice de style un peu rincé.
Le bon timing, ou comment survivre à un mauvais film
Ce qui sauve Kinnaman, c’est précisément d’avoir su rebondir vite. Dès 2011, The Killing lui offre Stephen Holder, personnage beaucoup plus dense, plus trouble, plus mémorable, et surtout plus compatible avec ce qu’il sait faire : tenir un cadre, laisser filtrer la fatigue, la menace, l’ironie sèche. À partir de là, sa carrière internationale se construit sur une forme de sérieux sans emphase, ce qui le rend précieux dans un cinéma et une télévision qui raffolent des corps abîmés mais crédibles. For All Mankind, où il retrouve Mireille Enos, prolonge cette logique avec une élégance que The Darkest Hour n’a jamais approchée : une SF d’anticipation qui pense ses personnages avant ses gadgets.
Il y a là une petite leçon de carrière, pas très glamour mais assez parlante. Le premier grand film américain d’un acteur ne dit pas toujours la vérité de son talent ; parfois, il ne dit que la faim du marché, ses erreurs de casting, ses paris bancals. Kinnaman, lui, a eu ce genre de baptême par le feu qui ne fait pas de vous une star instantanée, mais vous apprend à naviguer entre les pièges. Et entre un raté d’invasion invisible et une série spatiale qui tient la route, le choix est vite vu : on préfère largement le second contact.
Au fond, The Darkest Hour n’est pas seulement un mauvais souvenir dans la filmographie de Joel Kinnaman. C’est le genre de faux départ qui éclaire après coup tout le reste : la manière dont un acteur apprend à se placer, à choisir, à éviter la poule aux œufs d’or trop brillante pour être honnête. Et ça, mine de rien, c’est presque plus instructif qu’un succès propre sur lui. Presque.
Bande-annonce VF de For All Mankind
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




