À Berlin, Wim Wenders a remis une pièce dans la machine à fantasmes : le cinéaste doit-il parler politique, ou justement s’en tenir à distance pour mieux la contaminer ? La question n’a rien d’un caprice de festivalier sous caféine. Elle traverse l’histoire du cinéma européen, des années 1960 aux guerres culturelles d’aujourd’hui, et elle revient toujours au même endroit : qui parle au nom du monde, l’élu ou l’artiste ?

Pour situer le décor, on n’est pas dans une querelle de comptoir entre deux projections. Wenders, figure majeure du Nouveau Cinéma allemand, auteur de Paris, Texas (1984), Les Ailes du désir (1987) ou Perfect Days (2023), a occupé la présidence du jury de la Berlinale en février. Lors de la conférence de presse d’ouverture, une déclaration sur la place des cinéastes dans le champ politique a déclenché une bronca immédiate, jusqu’à faire dérailler le débat bien au-delà des murs du festival. Et forcément, quand un demi-dieu du cinéma allemand parle, tout le monde sort le micro, le procès et le petit sermon qui va avec.

Le problème, au fond, n’est pas seulement ce qu’il a dit, mais ce que cette phrase a réveillé : la vieille tension entre l’artiste comme conscience morale et l’artiste comme artisan du trouble. Depuis la Nouvelle Vague, depuis le cinéma militant, depuis les grands festivals devenus arènes symboliques, on demande aux cinéastes d’être à la fois des créateurs, des commentateurs du présent et des distributeurs de bonnes intentions. Sauf que le cinéma n’a jamais été un ministère de la vertu.

Berlin, ou le festival qui adore se prendre les pieds dans le tapis

La Berlinale a toujours aimé les sujets qui piquent. C’est même son sport national, avec les ours et les conférences de presse qui tournent au règlement de comptes. En février, la prise de parole de Wenders a été lue comme une profession de foi anti-politique, voire comme une manière de renvoyer les cinéastes à leur supposée impuissance civique. Le genre de phrase qui, sortie d’un contexte de festival, finit immédiatement en munitions pour tout le monde. Les uns y voient une sagesse lasse, les autres une échappatoire de privilégié. Et au milieu, il y a le cinéma, qui se prend la vague en pleine figure.

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que Wenders n’est pas un provocateur de plateau télé. C’est un auteur dont l’œuvre a toujours travaillé la solitude, la circulation, l’exil, la mémoire, la disparition des liens. Autrement dit, un cinéma profondément politique sans avoir besoin de coller une pancarte sur le front de ses personnages. Chez lui, la politique n’est pas un slogan, c’est une atmosphère, une géographie morale, une manière de filmer les ruines du monde moderne. Le gars n’a pas besoin de faire le malin pour être politique.

Le cinéma n’est pas un parti, et c’est tant mieux

En réalité, la phrase qui a mis le feu aux poudres touche à un vieux malentendu : on confond souvent engagement et assignation. Oui, certains cinéastes ont fait du cinéma une arme frontale, de Costa-Gavras à Pontecorvo, de Ken Loach à Rithy Panh. Oui, d’autres ont préféré l’allusion, la métaphore, le hors-champ, la fêlure intime. Et alors ? Le cinéma n’a jamais eu une seule manière d’être dans le monde. Il peut hurler, chuchoter, contourner, miner de l’intérieur. Il n’a pas à se transformer en tract pour exister.

Dans cette affaire, Wenders semble surtout défendre une idée presque subversive aujourd’hui : l’artiste n’est pas un élu chargé de représenter le bon camp. Il fabrique des formes, des visions, des doutes. Il ne remplace ni le politique ni le journaliste ni l’éditorialiste. Il peut éclairer, déplacer, déranger, mais pas se substituer à la démocratie. Et franchement, on respire un peu quand quelqu’un ose le rappeler.

Le péché originel des festivals : vouloir faire parler les films comme des ministres

Les grands festivals adorent transformer les cinéastes en porte-parole involontaires. On leur demande leur avis sur tout : la guerre, les élections, les réseaux sociaux, les crises migratoires, l’état du monde, le prix du pain et, tant qu’on y est, la météo morale du continent. C’est commode, parce qu’un festival a besoin de récits, de clashs, de symboles. Mais cette mécanique a un revers : elle pousse parfois les artistes à parler comme des tribuns ou à se taire comme des coupables.

Wenders, lui, rappelle une évidence que l’époque a tendance à oublier : un film n’est pas un programme, c’est une forme de pensée. Et cette forme peut être plus puissante qu’un discours frontal, justement parce qu’elle ne se réduit pas à une opinion. Dans Les Ailes du désir, la mélancolie d’une ville divisée en dit plus long sur l’Europe que bien des tribunes. Dans Paris, Texas, la fracture familiale raconte déjà l’effondrement d’un imaginaire américain. Pas besoin de costume-cravate ni de pupitre. Le cinéma pense de travers, et c’est sa force.

Wenders, vieux sage ou bon client du scandale ?

Évidemment, on peut aussi lire cette clarification comme une opération de rattrapage. Les festivals, les interviews, les polémiques : tout cela fabrique des récits de plus en plus vite, et les cinéastes le savent très bien. Un mot mal calibré, et vous voilà propulsé en symbole de la réaction. Une précision ensuite, et la machine repart dans l’autre sens. Ce n’est pas glorieux, mais c’est le jeu. Dans ce cirque, Wenders n’est ni le premier ni le dernier à devoir expliquer qu’une phrase ne résume pas une carrière.

Ce qui tient, chez lui, c’est la cohérence d’un parcours. Un cinéma du déplacement, de la perte, du regard, qui a toujours préféré les marges aux slogans. Alors oui, sa formule sur les cinéastes comme antidote aux politiciens peut agacer, parce qu’elle sent un peu la posture du sage qui a tout vu. Mais elle dit aussi quelque chose de juste : le cinéma n’est pas là pour administrer le réel, il est là pour le fissurer. Et ça, les gouvernements s’en méfient depuis longtemps. Heureusement, un film n’a jamais eu besoin d’un bulletin de vote pour faire trembler une certitude.

Au fond, le débat lancé à Berlin n’oppose pas les artistes engagés aux artistes apolitiques. Il oppose deux idées du cinéma : l’une qui veut qu’il parle comme un parti, l’autre qui accepte qu’il dérange sans consigne. Et entre les deux, on continue d’aller en salle pour voir ce que la parole politique ne sait pas toujours dire. Pas mal pour un art qu’on croyait condamné au silence, non ?

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