On croyait 9 to 5 rangé au rayon des comédies de bureau d’un autre âge ; Netflix lui offre une seconde jeunesse, et le film rappelle surtout qu’une bonne satire sur le sexisme au travail ne vieillit pas si vite que ça.

Sorti en 1980, le long métrage de Colin Higgins s’inscrit dans une période où Hollywood commence à regarder le monde du travail autrement, avec moins de politesse et plus de morsure. À la fin des années 1970, Jane Fonda sort d’une séquence politique et médiatique agitée, mais elle a déjà compris un truc que notre chère rédaction adore rappeler : quand on veut parler d’un sujet brûlant, le cinéma de genre est souvent le meilleur cheval de Troie. Après The China Syndrome en 1979, thriller industriel qui a rapporté 52 millions de dollars aux États-Unis pour un budget de 6 millions, elle remet le couvert avec une comédie sociale déguisée en farce. Le projet, coécrit par Patricia Resnick et Colin Higgins, vise frontalement le harcèlement, le plafond de verre et la violence ordinaire des open spaces avant l’heure. Et au milieu de ce joli bazar, Dolly Parton débarque pour ses débuts au cinéma. Pas mal pour une entrée en matière, non ? Le film a l’air léger, mais il tape pile là où ça fait mal.

Le contexte industriel compte aussi. En 1980, les studios cherchent encore la bonne formule entre le blockbuster post-Jaws et les comédies adultes capables de faire du box-office sans vendre leur âme à la pyrotechnie. 9 to 5 coche la case du succès populaire avec un budget modeste, un trio de têtes d’affiche parfaitement accordé, et un sujet suffisamment universel pour traverser les décennies sans demander la permission. Le film repose sur une mécanique simple : trois femmes, trois frustrations, un patron infect, et une vengeance qui part en vrille. Sauf que derrière le vaudeville, il y a une vraie lecture politique du bureau comme machine à broyer, avec ses promotions fantômes, ses humiliations quotidiennes et son patriarcat de comptoir climatisé. Le gag sert la charge, pas l’inverse.

Trois femmes, un bureau, et un sale type de trop

En apparence, 9 to 5 tient du délire burlesque. En réalité, c’est un film de coalition : Judy, Violet et Doralee n’ont ni le même âge, ni la même classe sociale, ni le même rapport au travail, mais elles finissent par comprendre qu’elles ont le même adversaire. Jane Fonda joue la femme larguée qui doit retourner bosser ; Lily Tomlin incarne l’employée compétente qu’on ne promeut jamais ; Dolly Parton, elle, transforme la secrétaire sexualisée en force de frappe comique et morale. Face à elles, Dabney Coleman compose un Franklin Hart aussi répugnant que risible, ce qui est sans doute la meilleure manière de rendre un harcèlement patronal supportable à l’écran sans l’édulcorer. On rit, mais on sait très bien de quel côté tombe la honte.

Le film avance ensuite comme une machine à fantasmes qui se dérègle gentiment. Higgins pousse la comédie vers le loufoque, parfois un peu trop loin, et les 110 minutes se sentent par endroits. Mais le trio tient la baraque avec une précision presque musicale. Fonda donne la colonne vertébrale, Tomlin le nerf, Parton la lumière. Et c’est bien là que 9 to 5 devient plus qu’un simple succès de catalogue : il fabrique une image durable de la solidarité féminine au travail, sans sermon, sans chichis, avec une efficacité qui ferait passer bien des drames sociaux contemporains pour des séminaires RH. Quand la comédie vise juste, elle laisse des traces plus profondes qu’un discours solennel.

Dolly Parton, entrée par la grande porte

Autre valeur du film : il révèle Dolly Parton comme actrice à part entière, et pas juste comme icône country venue faire un caméo rigolo. Elle a ce mélange rare de présence, de précision et d’autodérision qui fait basculer chaque scène. Parton ne joue pas la star qui fait semblant de se moquer d’elle-même ; elle comprend le tempo comique, la réplique qui claque, le regard qui désamorce. C’est d’autant plus frappant que 9 to 5 est son premier rôle au cinéma. Pour une débutante, elle se comporte comme une habituée de l’Olympe, tranquille, affûtée, sans jamais forcer le trait. Elle n’entre pas dans le film : elle le prend par le col.

Si le titre remonte aujourd’hui dans les classements de Netflix, ce n’est pas seulement parce que la disparition de Parton a ravivé l’envie de revoir sa filmographie. C’est aussi parce que le film parle encore à une génération qui connaît très bien le bureau comme théâtre d’absurdité, de domination et de petites humiliations bien propres sur elles. Le décor a changé, les outils aussi, mais le fond reste le même : qui décide, qui subit, qui encaisse, qui se tait. Et là-dessus, 9 to 5 n’a pas pris une ride, ou presque. Il a juste gardé ce petit air de comédie populaire qui cache un vrai coup de griffe. Pas besoin d’en faire des tonnes : le film a déjà tout compris avant tout le monde. Une vieille comédie, oui. Un vieux monde, surtout.

Et puis il y a cette fin, celle qui fait rire et qui serre un peu la gorge, parce qu’elle rappelle qu’au cinéma comme ailleurs, les victoires les plus jubilatoires sont souvent les plus fragiles. On peut toujours relancer 9 to 5 sur une plateforme, le résultat sera le même : trois actrices au sommet, un patron odieux, et une Dolly Parton qui laisse derrière elle un vide impossible à combler. Le genre de présence qui fait croire, pendant 110 minutes, que la justice peut avoir du rythme. Qui dit mieux ?

Part.
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