Après avoir promené Godzilla et Kong à travers des budgets à neuf chiffres, Adam Wingard revient à une échelle plus modeste avec Onslaught et, franchement, ça lui va comme un gant. Le cinéaste y retrouve le goût du piège, du malaise et du sale petit plaisir de genre qui avait fait de lui un nom à suivre, avant que les franchises ne lui mangent un peu la main.
À ce stade, on parle d’un réalisateur qui a signé deux énormes machines pour Legendary, Godzilla vs. Kong en 2021 puis Godzilla x Kong: The New Empire en 2024, après avoir déjà circulé dans le circuit du cinéma de genre avec A Horrible Way to Die, You’re Next et The Guest. Wingard n’est pas un inconnu qui découvre soudain le plaisir du film à taille humaine ; c’est plutôt un cinéaste qui a fait un aller-retour entre l’underground et le parc d’attractions, avec les dégâts collatéraux que ça suppose. Dans l’entretien accordé à /Film, il dit en substance qu’après avoir atteint un sommet dans le monde des franchises, il voulait retrouver une histoire qui dise clairement qui il est. Pas juste un réalisateur de plus sur une propriété intellectuelle déjà huilée jusqu’à l’os, mais un auteur de cinéma de genre avec une signature, des obsessions, une vraie sale humeur politique. Le blockbuster lui a donné l’altitude, Onslaught lui rend le nerf.
Et puis il y a le contexte, qui n’est pas anodin. Depuis quinze ans, Hollywood adore confier des jouets géants à des metteurs en scène supposés les “personnaliser”, puis s’étonne qu’ils finissent par vouloir respirer. Wingard, lui, a connu la mécanique de l’intérieur : le budget de production d’un Godzilla x Kong ne joue pas dans la même cour qu’un thriller de poche, et la liberté créative non plus. Quand il explique qu’il a voulu revenir à un récit plus personnel, il ne fait pas le poète maudit ; il décrit une réalité industrielle très simple. Les franchises paient, les franchises exposent, les franchises enferment aussi. Et à force de manier la poule aux œufs d’or, on finit parfois par avoir envie d’aller voir ce qu’il y a dans le jardin d’à côté. Wingard ne fuit pas l’Olympe : il redescend juste avec ses propres démons.
Le vrai sujet, c’est donc moins le “retour” de Wingard que sa manière de réaffirmer, sans faire de chichis, que son cinéma n’a jamais été fait pour les salles de réunion des studios.
Le fantôme de Carpenter en costard militaire
Dans Onslaught, Wingard revendique un héritage limpide : Assault on Precinct 13 de John Carpenter, mais passé au filtre d’un imaginaire contemporain saturé de complots, de paranoïa et de violence institutionnelle. On retrouve ce qu’il appelle lui-même une méfiance envers l’armée, les programmes secrets, le complexe militaro-industriel. Rien de bien neuf, dira-t-on ? Justement si : la nouveauté n’est pas dans le thème, elle est dans la manière de le réinjecter dans un récit de siège, avec une mère de famille, un parc de mobil-homes et des super-soldats génétiquement modifiés qui débarquent comme une mauvaise idée devenue réalité.
Le détail qui compte, c’est que Wingard ne parle pas de cette matière comme d’un simple décor. Il la relie à sa propre trajectoire. Il dit avoir voulu faire un film de parent, parce qu’il est devenu parent lui-même. Là, on touche à quelque chose de plus fin que le simple “j’avais envie de changer d’échelle”. Onslaught n’est pas seulement un retour au thriller musclé ; c’est aussi un film où la protection devient un moteur dramatique, où le foyer n’est plus un refuge mais une position à tenir. Et ça, chez Wingard, ça fait sens : de You’re Next à The Guest, ses meilleurs films ont toujours été des histoires de contamination, de secrets qui remontent, de violence qui déborde. Chez lui, la maison n’est jamais vraiment une maison ; c’est une ligne de front.
Conspirations, vieux dossiers et autres joyeusetés bien sales
Wingard ne cache pas non plus son goût pour les théories du complot, qu’il traite comme un terrain de jeu intellectuel plutôt que comme un catéchisme. Il évoque JFK, le 11 septembre, les récits qui prolifèrent dès qu’un événement majeur laisse des zones grises. Attention, on ne parle pas ici d’adhésion béate à n’importe quelle lubie de forum ; il insiste au contraire sur le plaisir de lire, de fouiller, de regarder comment une histoire parallèle se fabrique. C’est une position assez classique chez certains cinéastes de genre : ne pas croire à tout, mais tout regarder. Et, entre nous, c’est souvent là que se niche le meilleur carburant narratif.

Il cite aussi Chameleo, un livre de Robert Guffey qui a nourri l’imaginaire du film. Là encore, l’anecdote est savoureuse : un récit sur des agents potentiellement invisibles, des opérations secrètes et une paranoïa qui déraille, au point d’avoir une réputation presque maudite. Wingard s’en sert comme d’un tremplin vers un cinéma de la suspicion, où le réel n’est jamais stable très longtemps. On comprend mieux pourquoi Onslaught peut sembler, sur le papier, plus petit que ses monstres géants, mais plus vicieux aussi. Les kaijus, au fond, c’est spectaculaire ; les complots d’État, c’est le poison lent. L’un fait trembler les immeubles, l’autre vous pourrit la tête.
Le bruit des balles, pas la musique d’ambiance
Le passage le plus intéressant de l’entretien concerne sans doute la violence armée dans le film. Wingard explique qu’il a voulu traiter cette séquence de façon distincte du reste, sans la styliser à l’excès, sans la noyer dans le confort du genre. Il parle d’un choix assumé : montrer moins qu’on ne croit, mais faire entendre davantage, en particulier les sons des armes, débarrassés de leur glamour habituel. Là, on n’est plus dans le slasher ludique où l’hémoglobine devient presque une chorégraphie. On bascule dans quelque chose de plus sec, de plus dérangeant, parce que plus proche d’une réalité américaine qui n’a rien d’abstrait.
Ce n’est pas un hasard si Wingard insiste sur le fait que, selon lui, un film d’horreur doit être un marqueur de son époque. Dans un pays où les fusillades de masse ont fini par hanter l’imaginaire collectif au point de contaminer la mise en scène elle-même, faire semblant que la violence n’a pas changé de nature serait un péché originel. Le cinéaste ne cherche pas à faire joli ; il cherche à faire sentir. Et ça change tout. À l’inverse d’un simple exercice de style, Onslaught semble vouloir laisser une trace, même si elle gêne un peu. Tant mieux. Les films qui ne froissent personne finissent souvent au rayon des souvenirs tièdes. Wingard, lui, préfère le caillou dans la chaussure au coussin moelleux.
Le petit film qui veut rester dans la tête
Ce qui se dessine, au fond, c’est le portrait d’un réalisateur qui a compris qu’on ne “gagne” pas forcément en passant d’une franchise géante à un film plus modeste, mais qu’on peut y retrouver sa voix. Wingard ne renie pas ses Godzilla ; il les assume comme une étape, une forme d’accomplissement même. Sauf que l’étape suivante n’est pas un autre mastodonte, c’est un retour au corps-à-corps avec le spectateur. Un film plus direct, plus nerveux, plus personnel, qui convoque Carpenter, les conspirations, la parentalité et la peur très contemporaine de la violence armée.
Et c’est peut-être là que Onslaught devient intéressant au-delà de son pitch. Pas comme “le nouveau film d’Adam Wingard”, formule un peu molle que les attachés de presse adorent, mais comme une déclaration d’identité. Le cinéaste dit en creux : regardez, voilà ce que je fais quand on m’enlève les jouets les plus chers. Pas besoin d’un monstre de 150 millions de dollars pour faire surgir la menace. Pas besoin d’un univers étendu pour faire monter la pression. Il suffit d’un espace clos, d’une idée tordue et d’un regard qui sait encore où planter le couteau. Le vrai luxe, parfois, c’est de redevenir dangereux.
Alors oui, on peut toujours rêver de voir Wingard revenir un jour vers les titans de la Warner et de Legendary. Mais après Onslaught, la question devient presque secondaire. Ce qui compte, c’est qu’il a repris la main sur son propre cinéma. Et ça, pour un réalisateur qui a longtemps navigué entre les attentes des franchises et ses vieux démons de genre, ce n’est pas un détail. C’est un signal. Le genre de petit séisme qui, chez nous à la rédaction, fait lever un sourcil et tendre l’oreille. Parce qu’au fond, les monstres géants, c’est bien. Mais les auteurs qui retrouvent leurs crocs, c’est encore mieux.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




