Et si le job le plus moqué de toute la flotte fédérale était aussi le plus nécessaire ? Dans Star Trek: Strange New Worlds, la saison 4 prend enfin le conseiller de bord au sérieux, sans perdre son goût du clin d’œil ni son sens du grand écart émotionnel.
Depuis Star Trek: The Next Generation, le poste a traîné une réputation de fonction décorative, coincée entre le fauteuil du capitaine et les besoins du scénario. Deanna Troi, incarnée par Marina Sirtis, a longtemps servi de cible idéale aux plaisanteries de fans persuadés qu’une empathie télépathique ne valait pas grand-chose face à un bon vieux commandement à l’ancienne. Il faut dire que l’image était facile à moquer : un officier en civil sur la passerelle, censé lire les émotions comme on lit un rapport de mission, ça faisait un peu tâche dans une machine de guerre interstellaire. La franchise elle-même a parfois entretenu cette lecture, jusqu’à en faire une blague récurrente dans Star Trek: Lower Decks avec le conseiller Dr. Migleemo, caricature ambulante du thérapeute inutile. Bref, la profession avait pris cher. Et puis Strange New Worlds arrive avec l’idée simple mais maligne de rappeler qu’un vaisseau rempli de traumatismes n’est pas exactement un endroit où l’on peut faire l’économie d’un psy.
Le coup de génie, c’est de ne pas plaquer la psychologie sur l’action, mais de faire de la thérapie le moteur même du chaos.
Un soap dans l’espace, et soudain tout le monde craque
Dans l’épisode concerné, Trelane, joué par Rhys Darby, rejoue son petit numéro de démiurge capricieux en tordant la réalité pour transformer l’Enterprise en feuilleton sentimental. Le titre, Like Chronitons Through the Hourglass, détourne évidemment la formule culte de Days of Our Lives, et la présence de Deidre Hall, vétérane de la série depuis 1976 dans le rôle de Marlena Evans, n’a rien d’un simple gag de casting. On est dans une logique de contamination assumée : le soap opera devient la langue secrète de l’équipage, le dispositif parfait pour faire remonter les affects que les uniformes Starfleet maintiennent d’ordinaire sous pression. C’est du grand bricolage pop, mais un bricolage qui sait exactement ce qu’il fait. Chez NRmagazine, on aime quand la série se sert du kitsch pour ouvrir une vraie brèche émotionnelle au lieu de se contenter de faire les malins.
Le plus intéressant, c’est que Dr. Chivers, la conseillère incarnée par Deidre Hall, n’est pas intégrée à la passerelle comme Troi. Elle existe à la marge, et cette simple décision change tout : elle n’est plus cette figure flottante que l’on convoque pour commenter l’angoisse du capitaine, mais une professionnelle que l’on va voir quand ça déborde. Ça paraît bête, mais c’est là que Strange New Worlds corrige le tir avec élégance. Pike, interprété par Anson Mount, a visiblement esquivé ses rendez-vous, ce qui explique son absence jusque-là et donne à la série un angle très concret : dans un quotidien où les anomalies chroniton, les manipulations mentales et les drames cosmiques s’enchaînent, le problème n’est pas de savoir si l’on a besoin d’un thérapeute, mais pourquoi on attend d’être au bord du gouffre pour y aller. Le vaisseau spatial comme open space émotionnel, voilà le vrai gag.
Pike, Picard et la question qui fâche : qui a le droit de pleurer ?
La comparaison avec Jean-Luc Picard s’impose, et pas seulement parce que The Inner Light reste l’un des épisodes les plus célébrés de toute la saga. Patrick Stewart y traverse quarante ans de vie en vingt-cinq minutes de temps réel, puis revient à bord avec une mémoire affective impossible à partager. Picard, capitaine formaliste et verrouillé, garde tout à l’intérieur jusqu’à ce que ça fissure. Pike, lui, appartient à une autre espèce de commandant : plus chaleureux, plus souple, plus disponible aux autres, donc paradoxalement plus apte à accepter l’aide d’une conseillère. La série joue là-dessus avec une finesse assez rare dans une franchise qui adore les grands principes mais se montre parfois moins précise sur les mécanismes intimes. En gros, Picard encaissait comme un bloc de granit ; Pike, lui, laisse passer l’eau, et c’est beaucoup plus intéressant dramatiquement.
Le cœur de l’épisode repose d’ailleurs sur cette porosité. Le faux scénario imposé par Trelane force Pike à rejouer un lien filial avec Uhura, incarnée par Celia Rose Gooding, sous la forme d’une fille perdue. Sauf que le détour mélodramatique n’est pas gratuit : il réactive la blessure laissée par la fin de la saison 3, quand Marie Batel, jouée par Melanie Scrofano, a “ascensionné” en laissant à Pike la vision d’une vie commune avec une fille, Juliet, interprétée par Anna Mirodin. Le retour à la réalité n’efface pas ce vécu. Il le rend plus douloureux. Et c’est précisément là que le conseiller de bord cesse d’être un gadget de scénariste pour devenir un outil de survie. Le job n’est pas de diagnostiquer la souffrance de loin, mais d’aider quelqu’un à la traverser sans se dissoudre dedans.
La blague qui tombe juste, pas la blague qui fait semblant
Ce que Strange New Worlds comprend mieux que d’autres déclinaisons de la franchise, c’est qu’un clin d’œil méta n’a de valeur que s’il produit autre chose qu’un sourire de connivence. Ici, la série ne se contente pas de dire : “regardez, on sait que Troi était moquée”. Elle répond : “et si cette moquerie venait surtout d’une mauvaise écriture du besoin d’écoute ?”. Nuance capitale, parce qu’elle évite le piège du simple règlement de comptes. La série ne tire pas une balle dans le pied de son héritage ; elle le réoriente. Et dans une franchise qui multiplie les retours, les relectures et les variations de gamme depuis des décennies, c’est presque une forme de politesse. Ou de maturité. Ce qui, à Hollywood, revient parfois au même tant c’est rare.
Au fond, l’épisode rappelle une évidence que les grandes machines de science-fiction oublient souvent : plus on empile les monstres sacrés, les crises galactiques et les dilemmes de commandement, plus il faut des espaces de parole pour éviter que tout parte en vrille. Star Trek a toujours vendu l’idée d’une humanité meilleure, plus civilisée, plus capable de se comprendre. Dr. Chivers n’est donc pas un ajout décoratif ; elle est une pièce logique du puzzle. Et si la série s’autorise ce détour par le soap, c’est aussi parce qu’elle sait que la grande SF télévisée n’a jamais eu peur du mélodrame quand il est tenu par une vraie idée. Le plus drôle, c’est qu’en réhabilitant un métier moqué, la série réhabilite surtout une vieille vérité : sur un vaisseau, on ne tient pas seulement grâce aux moteurs, mais grâce à ce qu’on ose enfin dire à voix haute.
Alors oui, on peut toujours sourire devant le concept d’un conseiller de bord en 2026. Mais à force de voir des équipages sauver la galaxie sans jamais vraiment se parler, il était peut-être temps de rappeler qu’un bon entretien vaut parfois mieux qu’un torpillage en règle. Et ça, franchement, ça change la donne. Ou au moins l’humeur du capitaine.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




