Marvel a toujours aimé faire semblant que tout était sous contrôle, même quand le chantier sentait déjà la peinture fraîche et le planning bancal. Avec Avengers: Doomsday, Joe et Anthony Russo assument un tournage où le scénario reste mouvant, presque organique, pendant que le MCU tente de recoller ses morceaux à coups de star power et de promesses de box office.

Pour situer le bazar, il faut remonter au moins à 2008, quand Iron Man posait les fondations d’un univers partagé encore bricolé à vue, mais porté par une idée simple, un casting en or et une discipline de fer dans la production. Depuis, Marvel Studios a transformé la méthode en système, puis le système en machine à fantasmes mondiale. Sauf que la mécanique s’est grippée après Avengers: Endgame (2019), qui a rapporté environ 2,8 milliards de dollars dans le monde et reste, à ce jour, le deuxième plus gros succès de l’histoire du cinéma. Le problème, ce n’est pas seulement la fatigue du public ou la dispersion des séries sur Disney+, c’est aussi cette impression que le studio avance parfois en rattrapage permanent. James Gunn l’a dit en 2025 à propos de l’industrie, en visant clairement ce genre de tournage à l’ancienne avec script pas tout à fait verrouillé : « People are making movies without a finished screenplay » selon AP News. Et, oui, ça pique un peu là où ça fait mal.

Avec Avengers: Doomsday, Marvel ne change pas de religion : il bénit toujours l’improvisation, même quand l’autel commence à trembler.

Le scénario ? Un animal domestique qui mord encore

Joe Russo a expliqué à AP News que lui et son frère travaillent comme des réalisateurs fondés sur les répétitions et l’improvisation, en laissant les acteurs apporter leurs idées au fur et à mesure. Sur le papier, l’argument tient debout. Sur un plateau de film choral blindé de têtes d’affiche, avec des arrivées échelonnées et des agendas qui ressemblent à un casse-tête chinois, cette souplesse peut même devenir une force. On ne va pas faire les vierges effarouchées : un long métrage de cette taille n’est pas un petit drame de chambre où tout se règle autour d’une table. Le problème, c’est qu’à force de célébrer la plasticité du texte, on finit par donner l’impression qu’il n’y a plus de colonne vertébrale. Et là, on n’est plus dans la création vivante, on est dans la cuisine de dernière minute. L’impro, c’est très bien quand elle sert le film ; beaucoup moins quand elle sert de cache-misère.

Le cas est d’autant plus sensible que Rebecca Romijn a révélé en juillet 2025 à propos de Doomsday que des scènes avaient déjà été tournées alors que les scénaristes n’avaient pas terminé leur travail, selon ses propres propos relayés par la presse américaine. Là, on quitte la zone grise de l’ajustement créatif pour entrer dans celle du chantier ouvert. Et Marvel n’est pas un petit studio qui découvre l’exercice : depuis des années, la maison fonctionne avec des réécritures, des retouches de postproduction et des ajustements de dernière minute. Ce n’est pas nouveau. Ce qui change, c’est la patience du public. Quand la franchise fatigue, la méthode paraît soudain moins géniale et plus bancale.

Affiche de Avengers : Doomsday
Affiche de Avengers : Doomsday

Le fantôme de Endgame et la gueule de bois du multivers

À l’époque de Avengers: Endgame, tout semblait encore tenir par la grâce d’un cap clair : Thanos comme menace centrale, une montée en puissance lisible, et un sentiment de trajectoire collective. Depuis, le MCU a voulu ouvrir les vannes du multivers, multiplier les branches, les variantes, les spin-off, les séries et les promesses de croisements. Résultat : une partie du public a décroché, pas forcément par snobisme, mais parce que la saga a perdu sa ligne de force. Kevin Feige a beau assurer à Variety que Marvel n’a jamais lancé un film sans script complet et qu’il n’a jamais été satisfait d’un scénario tel qu’il était au départ, la réalité industrielle donne parfois un autre spectacle. Un studio peut très bien avoir un document de travail solide et, dans le même temps, laisser le tournage se transformer en zone de réécriture permanente. On connaît la musique. On connaît même un peu trop bien le refrain.

La présence de Robert Downey Jr. dans le rôle de Victor Von Doom a tout d’un coup de poker calculé. Après l’abandon de Jonathan Majors dans la fonction de grand méchant post-Endgame, Marvel a besoin d’un nouveau centre de gravité. Le retour de son ancien visage tutélaire, mais dans un autre costume, ressemble à une tentative de rebrancher la mémoire affective du public. C’est malin, bien sûr. C’est aussi un peu désespéré. Quand on rappelle le vieux roi pour sauver le royaume, c’est rarement le signe que le château va si bien.

Le box-office comme alibi, ou la vieille poule aux œufs d’or

Dans la plus pure tradition hollywoodienne, on rassure tout le monde avec la seule chose qui compte vraiment dans ces cas-là : l’argent. Avengers: Doomsday sortira en salles le 18 décembre 2026, et personne n’imagine sérieusement un naufrage commercial. Même abîmé, même discuté, même accueilli avec des réserves, un mastodonte Marvel reste une poule aux œufs d’or. Le studio sait qu’un événement estampillé Avengers attire encore les foules, surtout si la campagne de communication déroule ses images de guerre cosmique, ses retours de visages familiers et son parfum de rendez-vous historique. Le box office mondial fera probablement le reste, comme souvent.

Mais il y a un piège, et il est assez élégant pour être cruel : un film peut rapporter très gros tout en laissant derrière lui une sensation de bricolage. C’est là que le débat lancé par Gunn revient par la fenêtre alors qu’on l’avait presque jeté par la porte. Le problème n’est pas seulement de savoir si le film sera rentable. Le vrai sujet, c’est de savoir si Marvel peut encore fabriquer de l’adhésion, pas juste de la consommation. Et ça, franchement, c’est une autre paire de manches. Le public n’achète plus seulement des billets ; il achète du sens, ou du moins l’illusion qu’il y en a un.

Alors oui, les Russo ont déjà prouvé qu’ils savaient tenir un monstre à plusieurs têtes. Oui, leur sens du tempo et de la gestion d’ensemble a déjà fait ses preuves. Mais à l’heure où le MCU cherche encore son nouveau souffle, ce goût pour le scénario vivant ressemble moins à une audace qu’à une habitude qu’on n’a pas vraiment envie de perdre. Et c’est peut-être là que se niche le vrai suspense de Doomsday : pas dans l’identité de son méchant, ni dans ses caméos, mais dans cette question toute bête, presque vulgaire, qui colle à la peau du blockbuster contemporain : est-ce qu’on fabrique encore des films, ou juste des rendez-vous à ne pas rater ?

Bande-annonce VF de Avengers : Doomsday

Part.
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