Avant de devenir un visage familier des superproductions bancales et des séries de prestige, Joel Kinnaman a trouvé avec The Killing un rôle-pivot : celui qui ne fait pas de bruit, mais qui vous colle à la rétine. Et oui, on parle bien de cette série AMC adaptée de la fiction danoise Forbrydelsen, aujourd’hui disponible en streaming sur Hulu, avec ses quatre saisons à portée de clic et son Seattle humide comme une fin de week-end ratée.

Pour remettre les choses dans leur jus, The Killing débarque en avril 2011 sur AMC, à une époque où la chaîne cherche encore à capitaliser sur l’aura critique de Mad Men et Breaking Bad. Le remake américain ne se contente pas de plaquer un vernis nordique sur une intrigue de meurtre : il reprend l’ADN du polar scandinave, sa lenteur, ses silences, sa manière de faire peser le décor sur les vivants, puis le transplante dans une Amérique où la corruption politique et les fractures familiales font office de météo intérieure. La série est d’abord produite pour AMC par Fox Television Studios et Fuse Entertainment, avant de connaître une vie agitée : annulation en juillet 2012, retour in extremis pour une saison 3, nouvelle mise au placard en septembre 2013, puis saison 4 de six épisodes commandée par Netflix et diffusée en août 2014. Bref, un parcours de rescapée, pas de petite reine. Et c’est précisément ce statut cabossé qui lui donne aujourd’hui une allure de série culte sans chichis.

Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas seulement le meurtre de Rosie Larsen : c’est la naissance d’un acteur et la façon dont une série peut fabriquer sa propre légende sans faire de bruit.

Seattle sous la pluie, Kinnaman sous tension

En apparence, Stephen Holder, le flic de la brigade des stups muté à l’homicide, pourrait n’être qu’un second couteau un peu louche, un type qui a l’air de sortir d’une nuit trop longue. Sauf que Kinnaman en fait tout autre chose : pas un dur à cuire, mais un rookie déguisé en flic fatigué, avec cette énergie bancale qui rend le personnage immédiatement vivant. Face à lui, Mireille Enos compose Sarah Linden, détective obstinée, presque spectrale, et la série repose énormément sur leur chimie, qui n’a rien d’un gimmick de casting. On regarde deux corps qui se cherchent, se heurtent, se comprennent à moitié, et c’est là que The Killing devient plus qu’un procedural sombre. Le polar sert ici de laboratoire émotionnel, pas de simple machine à énigmes.

La saison 1, avec son score critique de 94 % sur Rotten Tomatoes, a d’ailleurs installé un malentendu délicieux : beaucoup ont cru tenir un whodunit étiré, alors que la série misait surtout sur la contamination lente des existences. L’enquête sur Rosie Larsen ouvre la porte à une galerie de familles en ruine, de politiciens douteux et de collègues qui sentent la compromission à plein nez. Rien de très glamour, donc, mais une vraie matière dramatique. Et ce n’est pas un hasard si la série a souvent été rapprochée de la tradition scandinave : elle prend le temps de laisser le froid entrer dans les pièces, puis dans les têtes. On est loin du polar qui claque des doigts pour relancer l’intrigue toutes les dix minutes.

Affiche de The Killing
Affiche de The Killing

Du remake à la créature autonome

Autre valeur : The Killing n’est pas un simple copier-coller de Forbrydelsen. Veena Sud, showrunneuse de la version américaine, expliquait en 2012 à IGN qu’elle et son équipe utilisaient la série danoise comme une base de travail, avant de bâtir leur propre monde. Et c’est là que le remake devient intéressant : il ne cherche pas à singer Copenhague, il invente une Seattle de fiction, plus politique, plus mélancolique, plus américaine dans sa manière de faire remonter la violence sociale à la surface. On a donc un objet hybride, entre héritage nordique et mélodrame urbain, qui assume de dévier de sa matrice pour gagner en densité. Pas toujours parfait, certes, mais rarement paresseux.

Le parcours de la série raconte aussi quelque chose de l’industrie télévisuelle des années 2010 : une chaîne câblée qui tente le polar d’auteur, un diffuseur streaming qui récupère les miettes, puis une plateforme qui remet un dernier coup de tournevis pour prolonger la vie du titre. Cette circulation dit beaucoup de l’époque, où les séries pouvaient être annulées, ressuscitées, déplacées, reconditionnées, sans jamais sortir complètement du jeu. The Killing, c’est un peu la série qui refusait de mourir proprement.

Le retour de flamme, version Kinnaman

Pour Joel Kinnaman, le rôle a servi de rampe de lancement hors de Suède, où il avait déjà tourné depuis l’enfance, notamment après Storstad. Après The Killing, il a enchaîné les projets américains, de The Darkest Hour à RoboCop en passant par son passage dans le DC Extended Universe, où il a incarné Rick Flag Jr. avant que la machine ne se grippe sérieusement. Aujourd’hui, on le retrouve dans des thrillers et des films d’action comme The Informer, Silent Night, The Silent Hour ou encore Icefall, mais revoir The Killing, c’est mesurer à quel point il était déjà plus intéressant quand il jouait la fragilité sous la carapace.

Et puis il y a le petit plaisir de la relecture. Quand on sait que Kinnaman et Enos se sont retrouvés plus tard dans For All Mankind puis dans Hanna, The Killing prend une autre couleur : celle d’un premier duo, d’une alchimie fondatrice, d’un moment où deux acteurs trouvent ensemble leur point d’équilibre. On peut toujours courir après les univers étendus et les franchises à rallonge ; parfois, la vraie pépite, c’est une série de quatre saisons qui a eu le bon goût de s’arrêter avant de se transformer en bouillie. Et ça, franchement, ça ne court pas les rues.

Alors oui, Hulu la propose aujourd’hui sans supplément, et avec l’intégration de la plateforme dans Disney+, on peut la dévorer sur l’une ou l’autre interface. Mais la vraie bonne nouvelle, ce n’est pas la disponibilité technique : c’est qu’il reste encore des séries capables de faire du froid, du deuil et de la corruption une matière presque romantique. Qui a dit que le polar télévisé devait sentir le produit d’entretien ?

Part.
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