À première vue, Rob McElhenney et Game of Thrones n’avaient rien à faire dans la même phrase. Sauf que la télé adore ses passerelles tordues, ses invités surprise et ses petites vengeances de casting.

Le cas est délicieux, parce qu’il raconte mieux que mille discours la circulation permanente des talents entre comédie et fantasy, entre chaînes câblées et prestige dramatique. Rob McElhenney, alias Rob Mac pour les intimes, n’est pas seulement le créateur de It’s Always Sunny in Philadelphia avec Glenn Howerton et Charlie Day ; il est aussi devenu un visage familier de la télévision américaine, au point de décrocher deux Emmy Awards pour Welcome to Wrexham, sa série documentaire sur le club gallois qu’il a coacheté avec Ryan Reynolds. De l’autre côté, Game of Thrones, adaptation de A Song of Ice and Fire de George R.R. Martin, reste le mastodonte HBO qui a redéfini le fantasme télévisuel des années 2010, jusqu’à son huitième et dernier chapitre, en 2019, aussi scruté que malmené par une partie du public. Entre les deux, il y a un pont minuscule, presque invisible à l’écran, mais assez savoureux pour nourrir une belle anecdote de comptoir : McElhenney y joue un soldat anonyme promis à une mort express. Le caméo, ici, n’est pas un hommage ; c’est une façon de se faire happer par la machine.

Et c’est précisément là que l’affaire devient amusante : dans Game of Thrones, Rob Mac n’entre pas par la grande porte, il se fait littéralement faucher au premier souffle.

Quand l’invité star finit en chair à canon

Dans l’épisode d’ouverture de la saison 8, Winterfell, la série lance une bataille navale où s’entre-déchirent Euron Greyjoy, Yara Greyjoy et Theon Greyjoy. Rob McElhenney apparaît aux côtés de Martin Starr, autre habitué des rôles de comédie, dans la peau de soldats sans nom. Pas de tirade, pas de plan de gloire, pas de moment de bravoure à la Hollywood : juste une présence furtive, puis la lame, le chaos, et rideau. C’est presque un gag visuel, sauf qu’il s’inscrit dans cette logique très Game of Thrones où même les visages connus peuvent être broyés par le récit sans cérémonie. On est loin du traitement de faveur qu’Hollywood réserve d’habitude aux têtes d’affiche. Ici, le système dit poliment : merci d’être passé, maintenant on vous tue.

Ce genre de caméo fonctionne parce qu’il joue sur un double plaisir. D’un côté, le spectateur attentif repère le visage et s’amuse du décalage ; de l’autre, l’univers de la série gagne en densité, comme si ses batailles absorbaient aussi les corps venus d’ailleurs. Le clin d’œil est bref, mais il dit quelque chose de la puissance d’attraction de la franchise HBO à son apogée. À la fin des années 2010, Game of Thrones n’est plus seulement une série : c’est une machine à fantasmes qui aspire les stars, les réalisateurs, les scénaristes, les techniciens. Même un caméo de trois secondes y prend des airs de rite d’initiation.

Affiche de Philadelphia
Affiche de Philadelphia

Les petits arrangements entre dragons et bar de quartier

Le plus drôle, c’est que le lien ne va pas dans un seul sens. Dans la saison 9 de It’s Always Sunny in Philadelphia, diffusée en 2013, David Benioff et D.B. Weiss, les showrunners de Game of Thrones, signent l’épisode Flowers for Charlie. Déjà, le simple fait de voir les architectes d’un empire médiéval sanguinaire se frotter à la comédie la plus crade de la télévision américaine a quelque chose de réjouissant. L’épisode, centré sur l’intelligence supposément déficiente de Charlie Kelly et sur la panique du Gang quand il devient soudain plus compétent, s’inscrit pile dans la mécanique de la série : humiliation, égo, chaos domestique, et cette façon de faire passer un bar de Philadelphie pour un champ de bataille moral.

Benioff et Weiss reviennent ensuite devant la caméra dans The Gang Goes to a Water Park en 2017, où ils incarnent des maîtres-nageurs peu coopératifs. Le gag est simple, presque bête, mais il marche parce qu’il inverse les hiérarchies : les faiseurs de dragons deviennent des figurants de comédie, les gardiens d’un royaume imaginaire se retrouvent à surveiller des vacanciers en maillot. C’est la beauté des séries américaines bien installées : elles se permettent de faire entrer leurs propres mythologies dans le cadre, puis de les ridiculiser gentiment. Le prestige et la vulgarité finissent par boire au même comptoir, et c’est très bien comme ça.

Le goût du clin d’œil, ou comment la télé se regarde dans le miroir

Si ce va-et-vient amuse autant, c’est aussi parce qu’il raconte une époque de la télévision où les frontières entre genres, chaînes et statuts d’auteurs se sont considérablement assouplies. Les années 2010 ont vu HBO, FX, FXX, Hulu et consorts fabriquer un écosystème où le prestige n’empêche plus la blague, et où la blague peut même devenir un signe de prestige. Rob McElhenney, avec It’s Always Sunny in Philadelphia, a bâti une série qui refuse obstinément l’évolution psychologique classique ; Game of Thrones, elle, a longtemps vendu l’idée inverse, celle d’un récit de pouvoir, de chute et de transformation. Les faire se croiser, même par accident apparent, c’est confronter deux conceptions de la narration télévisuelle : l’une fondée sur l’immobilité des salauds, l’autre sur l’engloutissement des personnages dans une tragédie monumentale.

Et puis il y a la petite ironie de l’histoire : McElhenney, Starr, Benioff, Weiss, tous se retrouvent à jouer avec la même matière première, celle du visage reconnaissable qu’on détourne. Le caméo n’est plus un simple bonus pour fans, il devient un outil de circulation entre œuvres, une manière de faire signe à ceux qui regardent tout, tout le temps, et qui aiment repérer les passerelles. On pourrait appeler ça du fan service ; ce serait un peu court. C’est plutôt une économie du clin d’œil, une politesse entre séries, un marché parallèle de la connivence. Et franchement, quand un soldat sans nom peut valoir autant qu’une apparition de demi-dieu, la télé a clairement compris comment nous tenir par le col.

Au fond, ce petit passage de Rob McElhenney dans Game of Thrones dit quelque chose de très simple : les séries ne cessent de se répondre, de se parasiter, de se renvoyer leurs propres mythes comme des balles de ping-pong. On croit regarder un caméo, on regarde en fait une histoire de circulation des images, des auteurs et des réputations. Pas mal pour un type qui se fait découper en silence au milieu d’une bataille navale, non ?

Part.
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