Dans les années 1990, Star Trek débordait de partout, au point de ressembler à une franchise qui avait oublié de fermer le robinet. Entre The Next Generation, Deep Space Nine, Voyager et les films, l’univers vivait à plein régime. Et au milieu de ce vacarme spatial, Star Trek: New Frontier a fait mieux que survivre : il a prouvé qu’un spin off littéraire pouvait avoir l’étoffe d’une vraie série télé.
Pour rappel, la décennie 1990 a été un drôle de moment pour les trekkies. The Next Generation termine sa course en 1994, Generations débarque la même année, Voyager prend le relais en 1995, pendant que Deep Space Nine continue de creuser son sillon jusqu’en 1999. Bref, on n’était pas dans la pénurie, mais dans l’abondance presque indécente. C’est précisément dans cette fenêtre que Peter David, auteur majeur des comics Marvel et plume respectée des romans dérivés Star Trek, lance en 1997 New Frontier, une série de 23 romans publiée jusqu’en 2015. Pas un gadget de fan, pas un appendice honteux : une vraie machine narrative, pensée comme une série feuilletonnante avant l’heure. Le truc, c’est que tout y sent déjà la télévision.
Le principe est d’une efficacité presque insolente. On suit l’USS Excalibur, un vaisseau envoyé dans une zone de l’espace secouée par l’effondrement d’empires autoritaires, avec pour mission de maintenir un fragile équilibre politique. Ça parle reconstruction, vide du pouvoir, diplomatie, tensions post-occupation, ce qui rapproche l’ensemble de Deep Space Nine tout en empruntant à Voyager son goût de l’exploration en terrain peu balisé. Et surtout, Peter David ne se contente pas de recycler des concepts : il invente un équipage qui a du relief, des blessures, des angles morts. On n’est pas dans la figurine de salon. On est dans la chair, dans le frottement, dans le bazar humain. Autrement dit : du Star Trek qui a compris que les meilleurs épisodes commencent quand les certitudes se cassent la gueule.
Un équipage qui a de la gueule, pas juste des épaulettes
Au centre, il y a Mackenzie Calhoun, capitaine xenexien au passé de combattant de la liberté, ancien rebelle devenu officier trop impulsif pour les missions bien propres sur elles. Ce n’est pas un héros lisse, c’est un type qui a vécu la violence avant d’apprendre la discipline, et ça change tout. À ses côtés, on retrouve des figures connues des fans, comme Shelby, Robin Lefler ou la docteure Selar, mais le cœur du dispositif repose sur des créations originales : Zak Kebron, colosse brikar à la peau de pierre ; Burgoyne 172, ingénieur hermat au genre et à la sexualité volontairement déstabilisants pour les conventions de l’époque ; Soleta, hybride vulcaine-romulienne ; Si Cwan, aristocrate déchu avec une morale plus solide que son pedigree. Ça fait beaucoup ? Oui. Mais ça tient, parce que Peter David sait écrire des équipes où chaque membre a son usage dramatique. On sent le scénariste qui a compris qu’une bonne série, c’est d’abord une galerie de gueules et de contradictions.
Ce qui rend New Frontier si frustrant, c’est qu’on voit très bien la série télé qu’elle aurait pu devenir. L’USS Excalibur est un vaisseau de classe Ambassador, la même famille que l’Enterprise-C de Yesterday’s Enterprise ; rien que ça suffit à faire vibrer les nostalgiques du Next Gen de la grande époque. Et puis il y a ce mélange de politique, d’aventure et de reconstruction qui colle parfaitement à la grammaire télévisuelle de l’ère Rick Berman, quand Star Trek savait encore faire cohabiter le grand souffle et les affaires de couloir. Sauf qu’ici, la télévision a raté le coche. Budget, saturation du marché, prudence industrielle, tout ce qui fait d’habitude passer le flambeau a cette fois servi de frein à main. Dommage, parce que le matériau avait la carrure d’un vrai fer de lance.
Le roman-feuilleton qui avait déjà compris la série d’aujourd’hui
En réalité, New Frontier anticipe pas mal de choses que les séries de science-fiction télé ont ensuite recyclées avec plus ou moins de panache : l’équipage comme micro-société, les conflits internes comme moteur dramatique, les héritages politiques comme matière à épisodes, les personnages secondaires qui finissent par prendre toute la place. On pourrait presque y voir un ancêtre de certaines écritures contemporaines où la continuité n’est plus un obstacle mais un carburant. Peter David, lui, avait déjà compris qu’un bon univers ne vaut rien sans la friction entre ses habitants. Et il l’a décliné sur 23 romans, soit de quoi remplir une saison géante avant que le mot “binge” ne devienne le totem des plateformes. Le paradoxe est délicieux : la série n’a jamais existé, mais sa logique, elle, était déjà parfaitement télé.
Ce qui explique aussi pourquoi les fans continuent d’y revenir. Pas seulement pour le plaisir de retrouver des visages familiers, ni pour le folklore de l’extension canonique, mais parce que New Frontier offre ce que beaucoup de productions officielles ont parfois perdu en route : une vraie idée de groupe, de territoire et de conséquence. On y sent la patte d’un auteur qui connaît ses classiques et qui ne se contente pas de faire tourner la boutique. Alors oui, on peut toujours rêver d’une adaptation en bonne et due forme, avec ses couloirs gris, ses débats moraux et ses engueulades de passerelle. Mais à ce stade, le plus beau, c’est peut-être que la série fantôme existe déjà dans l’imagination des lecteurs. Et franchement, dans la grande machine à fantasmes qu’est Star Trek, ce n’est pas rien.
Comme souvent avec les meilleures idées de franchise, le problème n’était pas le manque de matière. C’était juste le mauvais timing. Et ça, même l’Enterprise ne peut pas le remonter.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




