On a parfois l’impression que le film de super-héros a déjà tout avalé, tout recyclé, tout transformé en machine à cash. Puis Quentin Dupieux débarque avec Smoking Causes Coughing et rappelle qu’un genre peut encore partir en vrille, sans prévenir, et sans demander la permission à Marvel ou à personne.
Sorti en 2022, ce long métrage français de 80 minutes, produit par Gaumont, aligne un casting qui ferait saliver n’importe quel amateur de cinéma hexagonal : Gilles Lellouche, Vincent Lacoste, Anaïs Demoustier, Jean-Pascal Zadi, Oulaya Amamra, Benoît Poelvoorde, sans oublier Alain Chabat au doublage d’un chef de troupe aussi grotesque qu’hypnotique. Sur Rotten Tomatoes, le film affiche 94 % d’avis favorables, ce qui le place parmi les super-héros les mieux reçus de la décennie. Pas mal pour une œuvre qui préfère les blagues de bureau, les monstres en caoutchouc et les digressions absurdes aux grands discours sur le destin du monde.
Le marché, lui, n’a pas vraiment suivi la même pente. Avec environ 1,1 million de dollars de recettes mondiales, Smoking Causes Coughing n’a pas joué la carte de la poule aux œufs d’or. Et pourtant, dans une époque où le blockbuster de super-héros carbure au budget de production à neuf chiffres, au marketing massif et à la promesse d’un univers étendu toujours plus encombrant, Dupieux choisit l’inverse : un film ramassé, fauché en apparence, qui transforme la contrainte en moteur comique. C’est là que le coup de génie se planque : faire d’un sous-genre saturé un terrain de jeu pour l’absurde le plus sec.
La cape, la clope et le grand n’importe quoi
En apparence, Smoking Causes Coughing part d’un postulat de série Z : la Tobacco Force, groupe de justiciers français aux noms de substances chimiques, combat le mal grâce au tabac, sous les ordres d’un rat-puppet lubrique et tyrannique. Dit comme ça, on dirait un pitch refusé par trois chaînes câblées à 2 heures du matin. Sauf que Dupieux ne cherche jamais la cohérence classique. Il préfère le glissement, le faux sérieux, la rupture de ton, ce petit vertige qui fait qu’on rit avant même d’avoir compris pourquoi.
Le film ouvre sur une scène de combat contre une tortue en latex, puis bifurque vers une série de récits racontés au bord d’un lac, dans une caravane qui contient elle-même un supermarché planqué dans un placard. Oui, on en est là. Et c’est précisément ce qui rend l’objet si stimulant : Dupieux ne se contente pas de parodier le film de super-héros, il le dissout dans une logique de sketchs autonomes, de non sequiturs et de deadpan quasi clinique. Le genre ne tient plus debout, alors il danse de travers.
Dupieux, ou l’art de saboter le sens avec méthode
Pour rappel, Quentin Dupieux n’en est pas à son premier coup de sabre dans la narration. De Rubber à Wrong Cops, de Mandibles à Daaaaaalí!, il a construit une filmographie qui avance comme un rêve mal réveillé : des règles absurdes, des personnages qui parlent comme s’ils étaient coincés dans une boucle, et une logique interne qui refuse obstinément de se laisser attraper. Ici, il applique cette grammaire à la mythologie super-héroïque, ce qui revient un peu à mettre un costume de scène sur un cadavre et à demander au cadavre de faire le show. Ça ne devrait pas marcher. Ça marche quand même.
Ce qui frappe, c’est le refus total du grand arc dramatique. Là où Hollywood aime les trajectoires héroïques, les révélations, les sacrifices et les batailles finales à l’échelle cosmique, Dupieux préfère les micro-événements, les conversations qui déraillent, les idées qui s’éteignent avant d’avoir été développées. Le résultat n’est pas un anti-film, encore moins une provocation gratuite. C’est une machine à décaler le regard. On ne regarde pas un récit qui avance, on regarde un système de récits qui se moque de l’idée même d’avancer.
Le super-héros en chaussons de bureau
Autre valeur du film : son rapport aux corps. Les justiciers de la Tobacco Force ne sont pas des demi-dieux sculptés pour la postérité, mais des adultes fatigués, un peu paumés, coincés dans des missions absurdes et des temps morts qui ressemblent à des réunions trop longues. C’est là que le film devient très français dans le meilleur sens du terme : il remplace l’héroïsme par la paperasse, l’épique par le protocole, le destin du monde par l’attente au bord d’un lac. Le péché originel du genre est démonté à la clé de 12.
Et puis il y a cette violence qui ne cherche jamais l’effet spectaculaire. Les morts sont souvent ridicules, les situations macabres glissent vers la farce, et le film garde une légèreté presque insolente face à ses propres horreurs. On pourrait croire à une simple blague post-Adult Swim, mais ce serait réducteur. Dupieux travaille une forme de comédie métaphysique à ras du sol, où chaque idée semble surgir pour être aussitôt sabotée par la suivante. Le chaos, ici, n’est pas un accident : c’est la mise en scène.
Un petit film, un grand pied de nez
Dans la plus pure tradition des objets cultes qui ne demandent rien à personne, Smoking Causes Coughing n’a pas eu la carrière commerciale d’un mastodonte, ni la visibilité d’un reboot de franchise calibré pour l’exploitation en salles et la fenêtre de diffusion. Mais il a quelque chose de plus rare : une identité immédiatement reconnaissable. On sait, en quelques minutes, qu’on est chez Dupieux. Et ça, à l’heure où tant de productions se ressemblent jusqu’à l’oubli, c’est presque un luxe obscène.
Alors oui, le film a ses admirateurs, ses détracteurs, ses spectateurs qui décrochent au bout de cinq minutes et ceux qui y voient l’un des meilleurs films de 2022. Rien de très surprenant : Dupieux travaille toujours à la fracture. Mais dans le cas présent, la fracture est joyeuse, précise, et d’une drôlerie sèche qui laisse des traces. Si le cinéma de super-héros devait vraiment mourir, autant qu’il le fasse en riant dans une caravane avec un rat obsédé et une tortue radioactive.
Et franchement, on ne voit pas tous les jours un film capable de faire passer un super-groupe en costume pour une bande de paumés plus lucides que tout le système autour d’eux. C’est peut-être ça, le vrai tour de force de Dupieux : prendre le genre le plus surexploité du moment et lui rendre, l’air de rien, un peu de liberté. Pas mal pour une clope de cinéma. Pas très recommandable, mais sacrément vivante.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




