Avant que Tobey Maguire n’enfile le costume de Spider-Man, il traînait déjà dans un western qui méritait mieux qu’un enterrement de première classe au box-office. Ride with the Devil, signé Ang Lee, a pris la poussière pour des raisons moins artistiques qu’industrielles.

En 1999, Ang Lee n’est pas encore le cinéaste multi-couronné qu’on range sans discuter dans l’Olympe des auteurs capables de passer de Raison et sentiments à Tigre et Dragon sans transpirer. Mais il a déjà une réputation solide : après sa trilogie taïwanaise dite « Father Knows Best », il s’impose à Hollywood avec Raison et sentiments en 1995, puis confirme avec The Ice Storm en 1997. Dans ce second film américain, il retrouve Tobey Maguire, alors encore loin du statut de tête d’affiche mondiale. Deux ans plus tard, les voilà réunis pour un western révisionniste adapté de Woe to Live On, le roman de Daniel Woodrell publié en 1987. Le budget annoncé tourne autour de 38 millions de dollars ; le box-office américain, lui, ne dépasse pas 635 096 dollars. Oui, on parle bien d’un long métrage qui a été largué dans 11 salles à son ouverture, pour 64 159 dollars le premier week-end, avant une expansion timide à 60 écrans. Autrement dit : un film pas condamné par son sujet, mais par la manière dont on l’a balancé dans la fosse aux lions.

Le vrai scandale, ce n’est pas que Ride with the Devil ait divisé. C’est qu’on l’a traité comme un film mineur alors qu’il travaille, en douce, une matière historique et morale autrement plus épaisse que la moyenne des westerns de l’époque.

Un western sans poudre aux yeux, donc sans pitié

À la fin des années 1990, le western n’est plus le fer de lance du cinéma américain ; il survit par éclats, souvent sous forme de contrebande. Le genre a perdu son statut de machine à fantasmes populaire, et les studios ne savent plus trop quoi faire de ces récits poussiéreux où l’on parle de territoire, de loyauté, de violence et de mythe national. Ang Lee arrive là-dedans avec une approche qui refuse le clinquant. Pas de cavalcades hystériques, pas de grand spectacle à l’ancienne, pas de mythologie mâchée pour le public du samedi soir. Il préfère les tensions souterraines, les loyautés bancales, les identités fissurées. Bref, il fait du Lee, mais avec des chevaux.

Le film suit Jake Roedel, interprété par Tobey Maguire, et Jack Bull Chiles, joué par Skeet Ulrich, deux jeunes hommes pris dans la guerre de Sécession du côté des bushwhackers du Missouri. Jeffrey Wright, déjà formidable en contrepoint, incarne Daniel, anciennement réduit en esclavage, engagé lui aussi dans ce chaos de milices et de représailles. Simon Baker complète le tableau en George Clyde, et Jewel fait ses débuts au cinéma dans le rôle de Sue Lee Shelley. Ce n’est pas un western de conquête ; c’est un film d’enfermement, de proto-famille, de fidélités toxiques. Ang Lee regarde moins les fusillades que les liens qui les rendent possibles. Le genre sert ici de laboratoire moral, pas de parc d’attractions.

Ang Lee, ou l’art de filmer les gens avant les gestes

Ce qui frappe, quand on revoit Ride with the Devil, c’est à quel point le cinéaste y déploie déjà sa manière de disséquer les rapports humains sans les surligner. On retrouve cette attention aux micro-gestes, aux regards qui se dérobent, aux hiérarchies intimes qui s’installent dans le groupe. Peter Matthews, dans Sight & Sound, saluait la « texture d’observation » du film ; Todd McCarthy, dans Variety, y voyait une œuvre « admirablement expressive » ; Andrew O’Hehir, dans Salon, parlait d’un des films de guerre civile les moins dogmatiques qui soient. On peut chipoter sur la sécheresse de l’ensemble, mais pas sur sa précision. Ang Lee n’illustre pas l’Histoire, il la fait suinter.

Affiche de Chevauchée avec le diable
Affiche de Chevauchée avec le diable

Le revers de cette élégance, c’est que le film ne cherche jamais le rendement immédiat. Roger Ebert, dans une critique à deux étoiles, le trouvait peu divertissant et un peu long si l’on n’était pas déjà happé par ses sous-courants. Et voilà le nœud du problème : le film demande qu’on entre dans sa cadence, qu’on accepte ses détours, ses silences, ses ambiguïtés. Dans une industrie qui, à l’époque, préfère les objets identifiables et les récits vite consommables, c’est presque un péché originel. Le film n’a pas échoué à être intéressant ; il a surtout échoué à être vendu comme tel.

Le flop, cette vieille blague de distributeur

USA Films a visiblement cru qu’un western historique, porté par un réalisateur en pleine ascension critique et un casting pas ridicule du tout, pouvait survivre avec une diffusion famélique. Mauvaise pioche. Sortir un film pareil dans 11 salles, c’est presque lui mettre un sac sur la tête avant de le pousser dans la rue. Le résultat est connu : un total domestique dérisoire, des chiffres qui font tousser, et une réputation de film « raté » qui colle plus vite qu’une étiquette de promo. Sauf que le flop n’est pas une mesure esthétique. C’est une conséquence de stratégie, de calendrier, de fenêtre d’exploitation, de foi tiède de la part du distributeur. Tout ce qui fait qu’un film peut être jugé avant même d’avoir existé correctement en salles.

On a déjà vu ce genre de sabotage poli ailleurs, avec des œuvres de prestige envoyées au casse-pipe parce qu’elles ne rentraient pas dans la case du moment. Le cas de Ride with the Devil rappelle que le box-office n’est pas un tribunal impartial, juste un thermomètre souvent cassé. Et quand le thermomètre affiche la fièvre d’un film sans que personne ne lui ait donné une vraie chance, on obtient ce genre de malentendu durable. Le public n’a pas toujours boudé le film ; parfois, on l’a juste empêché d’exister.

Un Maguire avant le grand saut, et déjà ailleurs

Il y a aussi quelque chose de savoureux à revoir Tobey Maguire dans ce registre. Avant d’être l’icône vulnérable et un peu triste que Sam Raimi transformera en super-héros de la classe moyenne, il joue ici un jeune homme pris dans une mécanique historique qui le dépasse. Et ça lui va très bien. Son visage, déjà, porte cette réserve presque douloureuse qui deviendra sa marque. Dans Ride with the Devil, il n’est pas encore un demi-dieu de franchise ; il est un corps parmi d’autres, un garçon qui apprend que la guerre ne fabrique pas des héros propres mais des survivants cabossés. C’est moins spectaculaire, donc plus intéressant.

Ce décalage entre l’acteur et l’image qu’on lui associera plus tard donne au film une saveur particulière. On y voit un Maguire en transition, avant la machine hollywoodienne, avant l’armure numérique, avant la poule aux œufs d’or des superproductions. Et c’est peut-être pour ça que le film mérite d’être revu aujourd’hui : non comme un « objet oublié » à réhabiliter mécaniquement, mais comme une pièce très nette dans la filmographie d’Ang Lee et dans le parcours d’un acteur qui, à ce moment-là, n’avait pas encore été aspiré par la gravité du blockbuster. Il y a des films qui ratent leur sortie et d’autres qui ratent leur époque ; celui-ci a eu la double peine.

Alors oui, Ride with the Devil n’est pas le western le plus flamboyant de l’histoire, et il ne cherche même pas à l’être. Mais c’est précisément ce qui le rend précieux : il regarde la guerre civile comme une affaire de familles, de loyautés sales et de mythes en train de se défaire. Pas de quoi faire hurler les foules, évidemment. Mais de quoi laisser une trace, si on daigne enfin lui donner une vraie salle, une vraie attention, et deux heures de silence. Ce qui, à Hollywood, relève parfois du miracle administratif.

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