Avec ses scènes coupées, Project Hail Mary montre qu’Hollywood a encore un faible pour les films qui débordent de partout avant de rentrer dans le cadre. Et franchement, on comprend pourquoi : derrière le long métrage sorti en salles, il y avait un monstre de montage, un peu plus sale, plus drôle, plus bancal aussi, bref plus vivant.

La source publiée par Slashfilm le 23 août 2026 revient sur les cinq scènes supprimées des éditions 4K Ultra HD et Blu-ray du film d’Amazon MGM Studios, réalisé par Phil Lord et Chris Miller d’après le roman d’Andy Weir. Et là, on touche à un vieux nerf d’Hollywood : l’adaptation de science-fiction qui veut tout garder, tout expliquer, tout faire tenir, puis finit par couper dans le gras jusqu’à obtenir une version de 2 h 30 environ. Le premier montage de Project Hail Mary approchait les quatre heures, puis une version de trois heures a encore été rabotée avant la sortie en salles. Classique, mais pas anodin : dans ce genre de production, chaque minute gagnée au montage est souvent une minute perdue pour le roman, pour les fans, et pour les scènes de pur délire qui font la personnalité d’un film. Autrement dit, le vrai spectacle est parfois dans ce qui a sauté par la fenêtre de la salle de montage.

Et c’est là que le film devient plus intéressant que son simple pitch de sauvetage de l’humanité : les scènes coupées racontent moins une intrigue qu’un tempérament, celui d’un héros qui se défait, se répare, puis apprend à cohabiter avec un caillou parlant.

Le réveil qui pique, le genre qui glisse

La première scène rallongée remet en circulation un gag que le film garde à peine en surface : le réveil de coma de Ryland Grace, incarné par Ryan Gosling. Dans le roman, Andy Weir ne faisait pas dans la dentelle, et l’adaptation conserve une partie de cette crudité physique, mais la version longue pousse le curseur plus loin avec l’arrachement du cathéter et une séquence de nourrissage par les bras robotiques du vaisseau. Le détail est trivial, presque vulgaire, mais il dit tout du projet : Project Hail Mary n’est pas seulement une aventure cosmique, c’est aussi une farce corporelle sur un type qui redécouvre son propre corps comme on réapprend à marcher après une cuite monumentale. Gosling, qu’on a souvent vu jouer la retenue ou l’ironie, trouve là un terrain de slapstick spatial assez délicieux. Le film ne commence pas par l’émerveillement, il commence par l’humiliation. Et c’est bien plus drôle.

Ce qui saute aux yeux, dans cette matière coupée, c’est la fidélité à l’esprit d’Andy Weir : le roman adore les solutions techniques, les détails de procédure, les bricolages de survie. Mais au cinéma, cette abondance peut vite plomber le rythme. Phil Lord et Chris Miller l’ont bien compris, eux qui ont déjà montré avec The LEGO Movie ou Spider-Man: Across the Spider-Verse qu’ils savent faire danser le chaos sans le laisser s’effondrer. Ici, ils ont visiblement dû choisir entre la gourmandise et l’élan. On sent la tension permanente entre la machine à fantasmes SF et la nécessité de ne pas tirer une balle dans le pied du récit. Pas simple, ce petit numéro d’équilibriste.

Le blues de l’astronaute, version deluxe

La deuxième scène coupée prolonge le grand moment de dépression alcoolisée de Grace, que le film ne fait qu’effleurer dans sa version sortie en salles. Selon Slashfilm, Chris Miller explique qu’il existait environ une demi-heure de matériel où le personnage s’enfonçait dans la panique, l’ivresse et la détresse, avant que les projections tests ne poussent l’équipe à resserrer le tout. Phil Lord résume ça avec une logique très hollywoodienne : on peut laisser un personnage être malheureux deux minutes, pas plus, sinon le public décroche. Voilà le genre de phrase qui dit tout d’une industrie : la douleur oui, mais en format court, merci bien.

Dans la version coupée, Grace joue aux fléchettes sur un tableau blanc, s’invente des jeux avec des méduses et des otaries projetées, danse mollement avec Armando, le bras robotique, puis s’éparpille dans des tenues improbables, entre deux crises de larmes. C’est comique, mais pas seulement. Cette séquence montre un homme qui se fabrique des rituels pour ne pas sombrer, ce qui est aussi une manière de raconter l’isolement spatial sans tomber dans le pathos de carte postale. Le film gagne en légèreté ce qu’il perd en vertige, et le Blu-ray vient rappeler que les deux pouvaient cohabiter.

Affiche de Projet Dernière Chance
Affiche de Projet Dernière Chance

La combi, le manuel et le petit théâtre du bricolage

La troisième scène rallongée s’attaque à un moment que le montage cinéma adore transformer en gag de transition : l’enfilage de la combinaison spatiale. Ici, Grace tente d’abord de s’en sortir avec un manuel en russe, ce qui est déjà une jolie façon de rappeler qu’un héros amnésique ne vaut pas grand-chose sans mode d’emploi. Puis le vaisseau lui propose une vidéo pédagogique au charme de tutoriel bricolé, avec une vibe très YouTube avant l’heure, où l’équipe technique terrestre explique comment ne pas mourir en s’habillant. Gosling s’y débat comme un chat dans un sac, et c’est précisément ce qui rend la scène plaisante.

Mais on comprend aussi pourquoi elle a été raccourcie : à ce stade du film, le vrai moteur dramatique, c’est la première rencontre avec Rocky, l’ingénieur eridien incarné en voix et performance par James Ortiz. Si on s’attarde trop sur la comédie de la combinaison, on casse la tension. Le cinéma de Lord et Miller adore les digressions, mais il sait aussi quand il doit passer le flambeau à l’émotion pure. Le gag est bon, mais la rencontre avec l’autre monde l’est encore plus.

Rocky, coloc de l’espace et veilleur de nuit

La quatrième scène coupée est sans doute la plus touchante, parce qu’elle creuse la relation entre Grace et Rocky au lieu de simplement l’illustrer. On y voit l’Eridien, dont l’espèce dort d’un sommeil si profond qu’un proche doit veiller sur elle, installer son coin nuit en observant Grace dormir. Le détail est magnifique : Rocky ne surveille pas seulement son camarade, il lui offre une forme de protection presque rituelle, héritée de sa propre culture. Sauf que Grace, lui, n’est pas encore prêt à être fixé du regard par un alien qui “voit” par le son. Il demande donc un peu de discrétion, ce qui donne une scène à la fois drôle et tendre, avec un sous-texte de cohabitation interespèces assez irrésistible.

La scène ajoute aussi une précision savoureuse : les Eridiens ne rêvent pas. Grace doit donc expliquer ce qu’est un rêve à Rocky, et là on touche à ce que la science-fiction fait de mieux quand elle ne se prend pas pour un manuel scolaire : elle transforme une différence biologique en choc poétique. Le film, dans cette matière coupée, devient presque une comédie de chambre entre deux êtres qui n’ont ni le même corps, ni le même sommeil, ni la même idée de ce qu’est une présence. C’est là que Project Hail Mary cesse d’être un simple film de survie pour devenir une histoire d’intimité interstellaire.

Astrophage, cousinage et grande théorie du bazar

La dernière scène coupée remet sur la table la grande spéculation scientifique du roman : l’astrophage, cette forme de vie qui dévore l’énergie des étoiles, aurait pu naître dans le système de Tau Ceti avant de contaminer d’autres systèmes, dont celui de Rocky. La conséquence est vertigineuse, presque absurde dans le bon sens : humains et Eridiens pourraient partager une origine commune, via un mécanisme de panspermie. En clair, on serait peut-être des cousins cosmiques. Le film n’a évidemment pas le temps de dérouler tout ça avec la même ampleur que le livre, mais la scène coupée montre bien ce qu’il perd en compressant son imaginaire scientifique. Pas la cohérence, non. Plutôt la jubilation de l’hypothèse folle.

Et c’est sans doute pour ça que ces scènes coupées fascinent autant : elles ne corrigent pas le film, elles le prolongent. Elles rappellent qu’un blockbuster de science-fiction n’est jamais seulement une suite d’effets spéciaux et de solutions de scénario ; c’est aussi une négociation permanente entre la précision du roman, la vitesse du multiplexe et le désir du public de rester encore un peu avec ses personnages. Ici, ce désir est clair : on veut encore voir Gosling se débattre, encore entendre Rocky raisonner, encore laisser le film respirer dans ses marges. Le plus drôle, c’est qu’un long métrage déjà généreux donne encore l’impression d’avoir été amputé d’un cœur battant.

Alors oui, les éditions physiques de Project Hail Mary ne livrent pas juste des bonus pour collectionneur maniaque. Elles exposent le vrai visage du film : une comédie de survie, un buddy movie cosmique, un récit d’apprentissage qui a dû se tailler un costume plus serré pour entrer en salle. Et quelque part, c’est presque rassurant. Même dans l’espace, le montage reste une histoire de compromis. Le cosmos, lui, n’a jamais signé pour la version courte.

Bande-annonce VF de Projet Dernière Chance

Part.
Laisser Une Réponse