Avant de vouloir bâtir Horizon: An American Saga comme une cathédrale du western, Kevin Costner avait déjà tenté le coup de poker avec The Postman. Résultat : une autre grosse claque au box-office, et un rappel assez brutal que la passion ne rembourse pas toujours les budgets.

On aime beaucoup, à la rédaction, ces figures hollywoodiennes qui jouent leur propre argent comme d’autres misent leur chemise au poker. Costner fait partie de cette espèce rare de cinéastes-acteurs persuadés qu’un film peut encore être une affaire de foi, de panache et de grand n’importe quoi maîtrisé. Sauf que les chiffres, eux, n’ont pas le sens du romantisme : Horizon: An American Saga a démarré en 2024 avec environ 38 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget annoncé de 100 millions, et The Postman, en 1997, a fini à 27 millions dans le monde pour un coût de production d’environ 80 millions. Deux paris, deux gamelles, et entre les deux une carrière qui a dû apprendre à marcher avec une canne. Chez Costner, le rêve de western coûte souvent très cher avant de devenir une image d’Épinal.

Pour comprendre la logique, il faut revenir à la trajectoire du bonhomme. Après le raz-de-marée de Danse avec les loups en 1990, qui a rapporté 424 millions de dollars au box-office mondial et décroché l’Oscar du meilleur film, Costner a longtemps incarné une forme de souveraineté hollywoodienne : star bankable, réalisateur respecté, demi-dieu du grand écran. Warner Bros. lui a donc laissé les clés d’un projet aussi ambitieux que bancal, adapté du roman de David Brin publié en 1985, avec un premier script signé Eric Roth avant qu’un remaniement n’atterrisse entre les mains de Brian Helgeland. Le problème, c’est qu’entre le roman, les réécritures et les ambitions de Costner, le film a fini par ressembler à une machine à fantasmes montée à l’envers. Quand on veut sauver un projet de l’enfer du développement, encore faut-il ne pas le précipiter dans le box-office.

Le facteur Costner, ou l’art de croire trop fort

Dans The Postman, Costner joue un vagabond qui distribue le courrier dans une Amérique fracassée par une guerre globale, et qui devient malgré lui le symbole d’un retour de l’État. Dit comme ça, on pourrait croire à un western de science-fiction un peu perché, ce qu’il est d’ailleurs. Mais le film raconte aussi autre chose : la foi obstinée d’un homme dans la possibilité de reconstruire un monde par l’image, le récit, le geste. Et là, forcément, le parallèle avec Costner lui-même saute à la figure. Le personnage croit à une communauté à rebâtir ; l’acteur croit qu’un grand récit américain peut encore tenir debout à coups de dollars personnels et de durée excessive. Le film parle de lui-même, et c’est précisément là qu’il se prend les pieds dans le tapis.

Le souci, c’est que le public n’a pas suivi. Le film a été refroidi par la critique, avec un score famélique de 14 % sur Rotten Tomatoes, et il a disparu des salles en quelques semaines à peine. Moins de 18 millions de dollars aux États-Unis, 9,4 millions à l’international : le genre de bilan qui fait tousser un studio et blanchir un comptable. À l’époque, le contexte n’aide pas non plus. Titanic écrase tout sur son passage en 1997, jusqu’à atteindre 2 milliards de dollars mondiaux, et The Postman se retrouve dans la catégorie des victimes collatérales d’un séisme industriel. On peut bien invoquer la concurrence, mais il faut aussi regarder la copie : trois heures de film, des test screenings désastreux, et Costner qui aurait refusé de couper davantage. Voilà comment on fabrique un accident industriel avec de très bonnes intentions. Le péché originel, ici, c’est de confondre ampleur et grandeur.

Affiche de Postman
Affiche de Postman

Quand Hollywood sort le carton rouge

Il y a aussi, autour de The Postman, toute une petite mythologie du naufrage. Conan O’Brien s’en est moqué à la télévision, le traitant comme un homme qui jetait son argent à la poubelle en direct (la délicatesse du late-night, toujours un poème). Et les rumeurs de tournage difficile n’ont pas arrangé l’image d’un Costner devenu, à tort ou à raison, l’homme des projets trop lourds, trop longs, trop sûrs de leur propre importance. On est alors à la fin des années 1990, à une époque où Hollywood commence à mesurer plus sévèrement le rapport entre prestige et rentabilité. Les studios adorent les auteurs quand ils rapportent, beaucoup moins quand ils transforment les budgets en cratères. Le monstre sacré reste sacré jusqu’au jour où il coûte trop cher.

Ce qui rend l’histoire assez savoureuse, c’est que Costner n’a jamais vraiment cessé de croire à cette forme de cinéma-là. Open Range en 2003 lui a offert une réhabilitation de réalisateur, et Horizon a relancé, vingt ans plus tard, le même fantasme de fresque américaine totale. Sauf que l’époque n’est plus la même : le box-office mondial est devenu un champ de bataille dominé par les franchises, les marques et les univers étendus, pas par les épopées personnelles de trois heures et demie. Quand un film coûte 100 millions de dollars sans compter le marketing, il n’a plus le luxe d’être une profession de foi. Il doit être une poule aux œufs d’or, ou au moins en avoir l’air. Costner, lui, continue de viser l’Olympe alors que le marché lui demande surtout d’éviter la casse.

Le western comme test de résistance

Et c’est bien là que The Postman devient plus intéressant qu’un simple flop. Il fonctionne comme un miroir tendu à Horizon: An American Saga. Dans les deux cas, on retrouve le même désir de ressusciter un grand récit américain, le même goût pour les paysages immenses, les communautés en ruine, les figures de passeurs et les mythes de reconstruction. Mais l’industrie n’offre plus les mêmes marges d’erreur. En 1997 déjà, The Postman avait montré les limites d’un cinéma de prestige auto-financé ; en 2024, Horizon rappelle que ces limites n’ont pas disparu, elles se sont juste durcies. Passer le flambeau, oui. Passer la facture, beaucoup moins.

Reste une chose : Costner n’a jamais été un cynique. C’est même ce qui le rend attachant, et parfois un peu imprudent. Il croit aux histoires comme d’autres croient aux miracles, avec une obstination qui force le respect même quand elle finit dans le mur. On peut sourire de The Postman, de ses ambitions démesurées et de son échec cuisant ; on peut aussi y voir la matrice d’un artiste qui n’a jamais voulu se contenter d’être une tête d’affiche rentable. C’est peut-être ça, le vrai sujet : à Hollywood, l’aveuglement d’un rêveur et la lucidité d’un homme de studio ne font pas toujours bon ménage. Et Costner, visiblement, préfère encore se tromper en grand que réussir petit.

Alors oui, The Postman n’a pas tué sa carrière. Mais il a laissé une cicatrice bien nette, et Horizon vient lui rappeler que certaines blessures n’ont jamais vraiment cessé de saigner. On attend maintenant de voir si le courrier de la saga arrivera à destination, ou s’il finira, lui aussi, dans la pile des très belles idées qui ont mal tourné. Après tout, à Hollywood, même les messagers peuvent se perdre en route.

Bande-annonce VF de Postman

Part.
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