Avant que le western ne devienne un cimetière de mythes recyclés, Sidney Poitier a pris la caméra pour lui faire dire autre chose. Avec Buck and the Preacher (1972), il n’a pas seulement signé ses débuts de réalisateur : il a planté un drapeau noir au milieu d’un genre qui avait longtemps fait comme si les cow-boys noirs n’existaient pas.

Pour situer le bouzin : au début des années 1970, Hollywood est en pleine crise de confiance. Le western classique a déjà commencé à se fissurer sous les coups du revisionnisme, du Nouvel Hollywood et d’une Amérique qui ne croit plus trop aux grands récits propres sur eux. En 1972, le genre se cherche une sortie honorable pendant que les studios tentent encore de vendre des légendes à une époque qui préfère les contre-récits. C’est aussi l’année où la Blaxploitation explose en salles, avec ses héros urbains, ses codes nerveux et sa manière de reprendre l’image noire là où l’industrie l’avait trop souvent confisquée. Dans ce contexte, Poitier ne fait pas un western “avec” des personnages noirs. Il fait un western depuis un point de vue noir, ce qui change tout, évidemment.

Et c’est là que Buck and the Preacher cesse d’être un simple western révisionniste pour devenir une petite bombe politique déguisée en film de genre.

Le Far West, version contre-histoire

Le film suit Buck, meneur de chariots et ancien esclave, qui accompagne des affranchis vers l’Ouest après la guerre de Sécession. Sur la route, un prédicateur charmeur et filou, incarné par Harry Belafonte, vient compliquer l’affaire, avant qu’une menace bien plus sale ne resserre l’étau : des hommes blancs décidés à renvoyer ces familles à une forme de servitude déguisée. Dit comme ça, on pourrait croire à un canevas de western parmi d’autres. Sauf que Poitier retourne la table. Les héros ne sont plus les pionniers blancs qui “civilisent” la frontière, mais des hommes noirs qui tentent de construire une vie hors de la violence du vieux Sud. Et les Amérindiens ne sont pas des figurants exotiques : ils deviennent des alliés tactiques, presque une coalition de survivants face à la même machine d’oppression. Pas mal pour un genre qui a passé des décennies à distribuer les rôles comme un vieux shérif raciste.

Ce déplacement-là n’a rien d’anecdotique. Le western a longtemps servi de machine à fantasmes nationale, un Olympe de poussière où l’Amérique rejouait sa naissance en se donnant le beau rôle. Poitier, lui, vient gratter la peinture. Il rappelle que la conquête de l’Ouest n’a jamais été une affaire pure, et que les corps noirs y ont toujours circulé, travaillé, combattu, même quand le cinéma les reléguait au bord du cadre. Le film ne corrige pas seulement une absence : il accuse tout un imaginaire.

Harry Belafonte, Poitier et la petite musique de la dissidence

Autre valeur du film : son duo central. Sidney Poitier, déjà monstre sacré, y joue Buck avec une autorité tranquille, presque sèche, loin du simple héros vertueux qu’Hollywood aimait lui coller au front. Face à lui, Harry Belafonte apporte une énergie plus souple, plus joueuse, plus politique aussi. La présence de Belafonte n’est pas décorative ; elle injecte au film une tension entre discipline et ruse, entre devoir collectif et survie individuelle. On sent qu’on n’est pas dans un buddy movie de service, mais dans une alliance de circonstance où chaque réplique porte un sous-texte historique.

Affiche de Buck et son complice
Affiche de Buck et son complice

Et puis il y a le geste de Poitier derrière la caméra. La source rappelle qu’il a pris la relève après le départ de Joseph Sargent, réalisateur blanc initialement engagé. Ce détail compte, parce qu’il dit quelque chose de la fabrication du film : Poitier ne se contente pas d’être la star ou le visage rassurant du projet, il en devient le véritable centre de gravité. Dans une industrie où les postes de pouvoir restent verrouillés, surtout à cette époque, ce passage à la réalisation a une portée symbolique énorme. Poitier ne passe pas seulement devant l’objectif : il passe le flambeau, puis il le reprend pour lui-même.

Un western pro-Black, sans s’excuser d’exister

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la franchise du propos. Buck and the Preacher ne se cache pas derrière une métaphore vague ni derrière le vernis du divertissement consensuel. Le film parle des anciens esclaves, du travail forcé qui continue sous d’autres formes, de la violence blanche qui se recompose après la guerre civile, et de la possibilité d’une solidarité entre opprimés. On est loin du western qui fait semblant d’être neutre alors qu’il recycle les vieux mythes de la conquête. Ici, la politique n’est pas un supplément d’âme : c’est le moteur du récit.

Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est que cette audace a été en partie éclipsée à sa sortie. Le film a reçu un accueil mitigé et n’a pas été un gros succès commercial, même si Poitier aurait affirmé qu’il avait au moins couvert ses frais. Rien de très surprenant : Hollywood adore célébrer les gestes de rupture une fois qu’ils sont devenus inoffensifs, mais au moment où ils débarquent, ça tousse un peu dans les bureaux. Le film a aussi été pris en tenaille entre plusieurs phénomènes de l’époque, notamment la montée de héros noirs plus urbains, plus immédiatement vendables. Sauf que Buck and the Preacher vise plus large que la simple coolitude de façade. Il ne veut pas juste être “le western noir” : il veut réécrire le genre.

Pourquoi on devrait encore en parler aujourd’hui

Si le film mérite mieux que son statut de curiosité, c’est parce qu’il anticipe des questions qui n’ont rien perdu de leur mordant : qui a le droit de raconter l’histoire américaine ? Qui occupe le centre du cadre ? Qui hérite des mythes, et qui les subit ? En 1972, Poitier répond avec un film qui relie mémoire de l’esclavage, politique des droits civiques et iconographie du western sans jamais se prendre pour un cours magistral. Il fait du cinéma de genre avec une conscience historique aiguë, ce qui est autrement plus élégant que de coller un discours sur une affiche et d’appeler ça du courage.

On peut aussi y voir une pièce essentielle dans la trajectoire de Poitier lui-même. L’acteur, souvent perçu comme l’incarnation d’une dignité presque trop lisse, vient ici troubler sa propre image. Il ne joue plus seulement le modèle ; il dirige, il cadre, il choisit le terrain de bataille. Et ça, franchement, ça vaut bien plus qu’un simple “premier film”. Buck and the Preacher est un western qui ne demande pas la permission d’exister : il arrive, il bouscule, et il laisse derrière lui une trace plus profonde que son box-office.

Alors oui, le film n’a pas la place qu’il mérite dans le panthéon des westerns des années 1970. Mais peut-être que c’est précisément pour ça qu’on a envie de le ressortir du placard : parce qu’il rappelle qu’un genre ne se renouvelle pas seulement par la nostalgie ou le cynisme, mais quand quelqu’un ose lui faire dire ce qu’il a passé un siècle à taire. Et ça, mine de rien, c’est du grand cinéma.

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