Avec Good Fortune, Aziz Ansari signe son premier long métrage derrière la caméra et transforme une fable morale à l’ancienne en comédie de l’ère gig economy. Keanu Reeves en ange de service, Seth Rogen en techbro repu, et l’idée que l’argent ne fait peut-être pas le bonheur, sauf quand le film vous regarde avec un petit sourire en coin.

Sorti en 2025, ce film a débarqué sur Prime Video après une exploitation en salles qui n’a pas franchement fait sauter le box-office, malgré un casting qui aligne quelques têtes d’affiche bien connues du public américain : Keanu Reeves, Seth Rogen, Keke Palmer, Sandra Oh et Aziz Ansari lui-même. On est ici dans une comédie fantastique qui prend le vieux moteur narratif du corps échangé, du destin qui se dérègle et du riche qui goûte enfin à la misère ordinaire. Rien de neuf sous le soleil ? Oui et non. Car le film ne se contente pas de recycler le schéma ; il le branche sur un malaise très contemporain, celui d’un monde où l’on peut être viré parce qu’on est trop pauvre pour tenir la cadence. C’est absurde, donc parfaitement crédible.

Le contexte industriel, lui, n’a rien d’anodin. Depuis 2020, la comédie au cinéma a perdu de sa superbe en salles, écrasée par les franchises, les super-héros et les mastodontes à effet spécial. Dans ce paysage, un film comme Good Fortune joue gros : budget de star, promesse de concept, et cette petite musique de “week-end watch” qui sent déjà la seconde vie en streaming. Autrement dit, le film entre en salle comme on entre à contretemps dans une soirée déjà finie : il faut du charme, du rythme et un peu de culot pour ne pas se faire oublier.

Des ailes minuscules, un gros bazar

Le point de départ est assez malin pour qu’on lui pardonne ses détours. Keanu Reeves campe Gabriel, un ange dont la mission terrestre consiste surtout à empêcher les gens de pianoter au volant. Pas exactement le poste de prestige au paradis, on est d’accord. Lui rêve plutôt d’un rôle à la Azrael, l’ange qui répare les vies en tordant la réalité. En face, Aziz Ansari joue Arj, un type fauché jusqu’à l’os, qui enchaîne les petits boulots et les humiliations de la précarité. Quand Gabriel décide de lui prouver que l’argent ne rend pas heureux en échangeant sa vie avec celle d’un patron de la tech incarné par Seth Rogen, le film enclenche sa machine à fantasmes : le pauvre devient riche, le riche devient assistant, et la morale se prend les pieds dans le tapis.

Ce qui est amusant, c’est que la mécanique ne fonctionne jamais tout à fait comme prévu. Arj adore sa nouvelle vie. Jeff, lui, découvre la violence sociale qu’il distribuait à distance. Le film ne fait pas semblant d’ignorer la tentation du confort, ni le fait qu’un compte en banque bien garni calme beaucoup de douleurs. La leçon n’est pas “l’argent rend heureux” ou “l’argent ne rend pas heureux” ; la leçon, c’est surtout que le système est assez tordu pour que la question elle-même devienne une blague grinçante.

Affiche de Good Fortune
Affiche de Good Fortune

Keanu, ce demi-dieu en mode économie de moyens

S’il y a une raison de garder Good Fortune dans un coin de sa liste, elle tient en deux mots : Keanu Reeves. Le texte source le rappelle avec justesse, et on peut difficilement lui donner tort : Reeves n’a jamais été l’acteur le plus démonstratif de sa génération, mais il possède cette qualité rare, presque chimique, qui consiste à rendre la gentillesse photogénique. Ici, son Gabriel a quelque chose de désarmant, entre la candeur d’un enfant qui découvre la bureaucratie céleste et la maladresse d’un type qui voudrait bien faire sans trop savoir comment. C’est drôle parce que ça ne force jamais la vanne.

À ses côtés, Seth Rogen fait du Seth Rogen en version capitaliste paresseux, ce qui n’est pas un reproche mais un usage. Keke Palmer apporte l’énergie qui empêche le film de se vautrer dans sa propre morale, tandis que Sandra Oh incarne l’autorité céleste avec une sécheresse bienvenue. Aziz Ansari, lui, joue sur deux tableaux : devant la caméra, il garde ce mélange de gêne et de lucidité qui a fait sa marque ; derrière, il tente de tenir ensemble la satire sociale et la comédie de situation. Le résultat n’est pas d’une limpidité absolue, mais il a le bon goût de ne jamais se prendre pour un traité de philosophie.

Une morale qui boîte, mais qui avance quand même

Les critiques américaines ont d’ailleurs relevé ce léger décalage entre l’intention et l’architecture. Dans NPR, Bob Mondello a salué la présence de Reeves tout en jugeant la morale du film un peu simpliste ; selon lui, Ansari écrit mieux les scènes drôles qu’il ne les assemble, ce qui donne à l’ensemble une coloration bienveillante mais parfois décalée. Dans The Boston Globe, Odie Henderson a insisté sur la manière dont Reeves et Palmer portent le film, au point de revoir son jugement après coup. La rédaction, elle, aime bien ce genre de cas : un film qui ne gagne pas par la force du concept, mais par la manière dont ses acteurs lui donnent du nerf.

Et c’est là que Good Fortune devient plus intéressant qu’il n’en a l’air. Parce qu’au fond, il parle de son propre statut : une comédie qui veut encore croire à la possibilité d’un cinéma populaire malin, sans cynisme total, sans cynisme tout court même, ce qui est presque une position politique à Hollywood en 2025. Le film ne révolutionne rien, il ne renverse pas la table rase, il ne passe pas le flambeau à une nouvelle grammaire. Mais il rappelle qu’une idée simple, bien distribuée, peut encore faire tenir deux heures de cinéma. Pas besoin d’un univers étendu quand un ange fatigué et un techbro en crise suffisent à faire grincer le monde.

Sur Prime Video, Good Fortune se regarde donc comme on accepte un verre un peu trop tard dans la soirée : sans promesse de révélation, mais avec assez de charme pour qu’on reste jusqu’au bout. Et puis franchement, voir Keanu Reeves jouer un ange qui galère à faire le bien, c’est déjà une petite victoire contre la routine. Le paradis, parfois, tient à peu de chose.

Bande-annonce VF de Good Fortune

Part.
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