Un road trip de jeunes adultes qui tourne à la boucle infernale, ça ressemble d’abord à un concept malin. Sauf qu’It Ends fait bien plus sale, plus étrange, plus beau que ça : il transforme l’angoisse de grandir en piège sans sortie.

Pour son premier long métrage, Alexander Ullom débarque avec une idée simple, presque insolente dans sa sobriété : quatre vingtenaires prennent la route, perdent le nord, puis découvrent qu’il n’y a plus de nord du tout. Le film, présenté en salles aux États-Unis le 21 août 2026, s’inscrit dans cette nouvelle vague de premiers films d’horreur qui n’ont pas les moyens des mastodontes mais compensent par une vraie idée de mise en scène, une économie de moyens et une belle gueule de travers. Ici, le budget modeste n’est pas un handicap, c’est un moteur dramatique. On sent la débrouille, le tournage serré, l’inventivité qui remplace les gros effets. Et franchement, ça change des machines à fantasmes qui confondent volume et tension.

Le point de départ tient du teen movie de route, sauf qu’Ullom le sabote très vite. Tyler, Day, Fisher et James ne sont pas des archétypes de série B jetés là pour se faire dézinguer à coups de jump scares. Ce sont des jeunes adultes au bord du basculement, déjà un peu fatigués par la vie avant même d’avoir commencé à la vivre pour de bon. Leur amitié sonne juste, avec ses vannes, ses silences, ses petites piques, ses souvenirs qui reviennent en vrac. Et puis le film déraille : impossible de faire demi-tour, impossible de s’arrêter, impossible même de savoir si l’on est dans un cauchemar, un purgatoire ou une punition cosmique. À partir de là, It Ends ne raconte plus un trajet : il raconte la panique de comprendre qu’on est coincé dans sa propre existence.

Quand la route devient un piège à idées noires

En apparence, le film pourrait se contenter d’un dispositif de survival horror. Des gens qui courent dans les bois, des voitures qui passent, des corps épuisés, une menace diffuse : on connaît la chanson. Mais Ullom glisse ailleurs, et c’est là que le film prend du coffre. Le moteur n’est pas la peur de mourir, mais la peur de ne jamais arriver nulle part. Les personnages ne mangent pas, ne dorment pas, ne s’épuisent pas comme ils le devraient. Le réel se détraque, et avec lui les certitudes les plus banales. On ne parle plus de survie, on parle de durée. De temps. De ce qu’on fait quand le temps cesse d’avoir un sens.

Le rapprochement avec Waiting for Godot n’a rien d’un gadget de critique qui veut se donner l’air malin. Il y a bien ici une forme beckettienne de l’attente, de l’absurde, de la répétition qui use les nerfs et la pensée. Sauf qu’Ullom remplace le prétexte théâtral par une route sans fin, un espace ouvert qui devient plus claustrophobe qu’une cave. C’est assez fort, parce que le film comprend qu’aujourd’hui l’angoisse n’est pas seulement dans les monstres ou les fantômes, mais dans l’absence d’horizon. Le cauchemar, ce n’est pas ce qui surgit au bord du chemin. C’est le chemin lui-même.

Affiche de It Ends
Affiche de It Ends

La génération du plein vide

Le film touche juste parce qu’il ne se contente pas d’un concept. Il parle d’une génération nourrie aux restes, aux archives, aux souvenirs recyclés, à la nostalgie comme substitut de futur. Dans les discours de l’industrie, on adore expliquer aux plus jeunes ce qu’ils devraient aimer, alors qu’on leur sert surtout des remakes, des suites, des franchises ressuscitées à la chaîne et des produits calibrés pour faire tourner la poule aux œufs d’or encore une saison de plus. It Ends prend cette fatigue-là à bras-le-corps : que reste-t-il à une génération à qui l’on demande d’avancer, mais qu’on prive de perspective neuve ?

Le film ne fait pas de grand sermon, et c’est tant mieux. Il passe par des détails très concrets, presque drôles dans leur désespoir : des chansons déjà téléchargées, des souvenirs racontés jusqu’à l’os, des petites stratégies pour occuper une éternité qui n’en finit pas. Il y a même cette idée délicieusement triste de se réserver un snack pour ne pas le « vivre » trop tôt, comme si l’on pouvait gérer l’infini avec un minimum de méthode. C’est absurde, évidemment. Mais c’est aussi très juste. Ullom filme des jeunes qui n’ont pas encore tout perdu, sauf peut-être le luxe de croire que l’avenir leur doit quelque chose.

Low-cost, mais pas low-intensity

Ce qui impressionne, c’est la tenue du film. Le cadre reste modeste, presque frugal, mais jamais pauvre. La mise en scène sait quand tenir le plan, quand laisser le hors-champ travailler, quand faire monter la sensation d’enfermement sans dégainer la grosse artillerie. On est loin du tape-à-l’œil, et tant mieux : l’angoisse naît ici de la répétition, de l’usure, de la persistance. Le film a compris qu’un bon concept d’horreur n’a pas besoin de hurler pour mordre.

Il y a aussi, derrière l’horreur, une vraie idée sur le collectif. La communauté aide à tenir, mais elle peut aussi devenir une chambre d’écho où l’on tourne en rond avec les mêmes voix, les mêmes réflexes, les mêmes peurs. Le film regarde ses personnages avec une tendresse un peu cruelle : ils s’accrochent les uns aux autres parce qu’ils n’ont rien d’autre, et c’est précisément ce qui les sauve autant que ce qui les enferme. C’est là que It Ends dépasse le simple exercice de style : il parle de l’amitié comme d’un radeau, pas comme d’un refuge romantique.

Au fond, Alexander Ullom signe un premier film qui a la bonne idée de ne pas expliquer son mystère jusqu’à l’os. Il laisse le spectateur dans le même état que ses personnages : un peu sonné, un peu fasciné, un peu agacé aussi, parce qu’on aimerait parfois une réponse nette. Mais non. La route continue, le sens se dérobe, et le film s’arrête au moment exact où il faut. Pas de grand discours, pas de clé cachée sous le siège. Juste cette sensation pas très confortable que grandir, c’est peut-être ça : rouler longtemps sans savoir si l’on approche d’une sortie ou d’un mur. Et ça, mine de rien, c’est bien plus flippant qu’un monstre en CGI. On a rarement vu une impasse aussi élégamment filmée.

Part.
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