Le cinéma peut braquer les projecteurs, pas rendre les morts à la vie. Avec The Voice of Hind Rajab, Kaouther Ben Hania a transformé un drame de Gaza en objet de cinéma et en caillou dans la chaussure des puissants ; la réaction israélienne n’a fait que confirmer que l’affaire dépasse largement le périmètre du festival.
Pour rappel, le long métrage documentaire-fiction de la cinéaste tunisienne, présenté l’an dernier dans la course aux Oscars, revient sur la mort de Hind Rajab, fillette palestinienne de 5 ans tuée à Gaza lors d’une opération israélienne. Le film a circulé comme un électrochoc, précisément parce qu’il ne cherche pas la consolation facile ni le grand bain de l’émotion fabriquée : il s’attaque à une réalité politique, militaire et médiatique qui, depuis des mois, s’écrit à coups de bilans, de communiqués et de versions concurrentes. L’annonce d’une enquête par l’armée israélienne sur cette mort, relayée après coup, a donc immédiatement pris des allures de séquence de communication. Ben Hania, elle, n’a pas avalé la pilule. Et franchement, on la comprend : quand la justice arrive après le vacarme, on sent souvent l’odeur du rattrapage plus que celle de la vérité.
Ce que la réalisatrice pointe, ce n’est pas seulement une contradiction factuelle ; c’est le vieux réflexe des institutions qui espèrent gagner du temps en appelant ça une procédure.
Le cinéma comme contre-enquête, pas comme cache-misère
Dans la tradition des œuvres qui se frottent au réel le plus brûlant, The Voice of Hind Rajab ne se contente pas de raconter une histoire tragique : il met en scène l’impuissance, l’attente, les appels qui n’aboutissent pas, la bureaucratie du désastre. Ben Hania travaille depuis longtemps cette zone grise où le documentaire se frotte à la fiction pour mieux faire remonter la violence du monde à la surface. Ici, le dispositif n’a rien d’un gadget d’auteur : il sert à faire entendre une voix, puis à constater son effacement. C’est précisément pour ça que la réponse militaire israélienne, même sous forme d’enquête, sonne comme une tentative de reprendre la main sur le récit. Le problème n’est pas nouveau : dès qu’un film déplace le débat hors du terrain institutionnel, les institutions se découvrent soudain une passion pour la transparence. Quelle coïncidence, tout de même.
Le cas de Ben Hania est d’autant plus intéressant qu’il s’inscrit dans une histoire récente du cinéma politique où l’image ne prétend plus « expliquer » le conflit, mais en exhiber les angles morts. On pense à ces films qui refusent le confort du point de vue surplombant et préfèrent la friction, le hors-champ, la voix coupée. Leur force, c’est de ne pas faire la leçon ; leur danger, c’est de déranger ceux qui préfèrent les récits bien rangés.
Une enquête, oui. Mais après quoi, exactement ?
Le mot enquête a beau sonner propre, il ne lave pas tout. Dans le cas de Hind Rajab, la question n’est pas seulement de savoir si une procédure a été ouverte, mais à quel moment, avec quels moyens, sous quel contrôle et avec quelle volonté réelle d’aboutir. C’est là que le propos de Ben Hania devient politique au sens le plus brut : elle refuse que l’ouverture d’un dossier serve à neutraliser l’indignation. Une enquête peut être un début. Elle peut aussi être un paravent. Et dans les affaires de guerre, on a vu assez de fois la seconde option pour ne pas jouer les naïfs.
Le film, lui, a déjà fait ce que le cinéma sait faire de mieux quand il ne se prend pas pour un tribunal : il a fixé un visage, une voix, une absence. C’est peu, et c’est énorme. Dans un monde saturé d’images jetables, faire tenir un nom dans la mémoire collective relève presque de l’acte de résistance. Le cinéma n’absout personne, mais il empêche parfois l’oubli de faire son sale boulot.
Ben Hania, la diplomatie ? Très peu pour elle
Kaouther Ben Hania n’a jamais eu le profil de la cinéaste qui arrondit les angles pour ménager les chancelleries. Son cinéma aime les zones de tension, les récits hybrides, les corps pris dans des systèmes qui les dépassent. Avec The Voice of Hind Rajab, elle s’attaque à un sujet où chaque mot compte, où chaque formulation devient un champ de mines. Dire qu’une enquête ressemble à un rideau de fumée, ce n’est pas faire de la provocation gratuite ; c’est rappeler qu’une procédure n’a de valeur que si elle débouche sur des responsabilités identifiées, des faits établis et des conséquences concrètes. Sinon, on est dans le théâtre administratif, et ce théâtre-là a déjà assez tourné.
Au fond, l’affaire dit quelque chose de la place du cinéma aujourd’hui : un film peut devenir un espace de contre-pouvoir, mais il ne doit pas être sommé de jouer les supplétifs de la diplomatie ou de la morale d’État. C’est précisément parce que The Voice of Hind Rajab a été pensé comme un geste de cinéma, pas comme un tract, qu’il dérange autant. Il ne distribue pas les bons points, il ne réconcilie personne, il ne fait pas semblant de fermer la plaie. Il la montre. Et ça, visiblement, ça gratte encore pas mal.
Reste cette question, qui colle au film comme à l’actualité qui l’entoure : quand la justice se met en route après le passage d’un film, est-ce encore de la justice, ou juste une manière élégante de gagner du temps ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




