Dans les années 90, Robin Williams pouvait faire décoller un film à lui tout seul. Avec Being Human, sorti en 1994, il a surtout montré qu’un demi-dieu du box-office peut aussi se prendre un mur en plein vol.
Pour comprendre le cas Being Human, il faut revenir à l’état de grâce de Williams au début de la décennie. En 1993, Mrs. Doubtfire a encaissé environ 441 millions de dollars dans le monde, juste derrière Jurassic Park cette année-là. Autant dire que Warner Bros. avait de bonnes raisons de croire au nouveau projet de Bill Forsyth, cinéaste écossais respecté, auteur de Local Hero et habitué des formats plus modestes. Sauf que Hollywood adore confondre charisme et garantie bancaire, et là, la machine s’est emballée pour rien. Le film, annoncé avec un budget de production d’environ 40 millions de dollars, s’est retrouvé dans une zone de turbulence où l’ambition narrative, les arbitrages de studio et la postproduction ont fini par se bouffer le nez. On tenait moins un simple échec qu’un péché originel industriel.
Et c’est là que l’histoire devient intéressante : Being Human n’a pas seulement raté son public, il a raté sa forme.
Le grand écart qui finit par faire mal
Le point de départ a de quoi séduire les amateurs de cinéma à concept : Hector, incarné par Williams, traverse plusieurs vies à travers l’histoire, renaissant successivement en Celte, en esclave romain, en croisé écossais, en naufragé en Afrique puis en New-Yorkais contemporain. L’idée est belle, presque trop belle, parce qu’elle demande une tenue de route que peu de films de studio savent garder sans partir en vrille. Autour de Williams, la distribution aligne John Turturro, Bill Nighy et Vincent D’Onofrio, soit un joli casting de têtes solides, capables de donner du grain à moudre à un récit qui veut parler du temps, de la répétition, de la faute et de la rédemption. Sur le papier, ça sent la grande fable humaniste. À l’écran, ça s’est surtout transformé en casse-tête de production. Quand le film veut embrasser l’Histoire entière, il faut un réalisateur qui sache tenir la barre.
Bill Forsyth n’était pas un inconnu, loin de là. Mais passer d’un cinéma plus intime à un long métrage de cette ampleur, avec les attentes d’un grand studio derrière, c’est une autre paire de manches. Selon Sense of Cinema, une première version montait à 160 minutes. Après des projections tests calamiteuses, le film a été raboté jusqu’à 85 minutes. Résultat : ni fresque, ni respiration, ni cohérence vraiment stable. Le genre de coupe qui ne sauve pas un film, mais lui retire son squelette. Et quand un spectateur demande ensuite au cinéaste s’il a participé à la production, avant de lui lancer, d’après la légende rapportée autour du film, de creuser un trou et d’y enterrer le résultat, on comprend que l’ambiance n’était pas exactement à la fête. Charmant, non ?

Le montage, ou l’art de tirer une balle dans le pied
Les guerres de montage ne sont pas nouvelles à Hollywood. On a eu les versions multiples de Blade Runner, les cris de David Ayer autour de Suicide Squad, les studios persuadés qu’un film se répare comme une voiture. Mais dans le cas de Being Human, le problème semble plus profond : il n’existait visiblement aucune version satisfaisante. Le film a été accueilli fraîchement à sa sortie, avec une réception critique qui a plombé son destin dès le départ. Aujourd’hui encore, il affiche autour de 54 % d’approbation critique sur Rotten Tomatoes, ce qui n’a rien d’un désastre absolu en soi, mais suffit largement à refroidir un studio quand le bouche-à-oreille ne suit pas. Le vrai drame, c’est qu’un film peut être trop ambitieux pour sa forme et trop bancal pour son époque.
Sorti le week-end du 6 mai 1994, Being Human n’a même pas réussi à se glisser dans le top 10 du box-office américain. Le premier nouveau venu du week-end, 3 Ninjas Kick Back, a fait 3,5 millions de dollars, tandis que With Honors dominait encore les classements avec 3,7 millions. Le film de Forsyth, lui, a démarré sous le million. À l’échelle hollywoodienne, c’est le genre de départ qui sent le sapin avant même la fin du générique. À l’international, le total mondial serait resté sous les 5 millions de dollars. Faites le calcul : sur un budget de 40 millions, sans même compter le marketing, on n’est plus dans l’accroc, on est dans la saignée. Un box-office bomb comme Hollywood sait en fabriquer quand il confond prestige et pari perdu.
Robin Williams, l’homme-orchestre, et le prix de la vitesse
Ce qui frappe, avec Williams, c’est la vitesse à laquelle sa carrière des années 90 alterne sommets et faux pas sans que son aura en prenne vraiment un coup durable. Après Mrs. Doubtfire, il enchaîne les succès, les rôles à contre-emploi, les performances plus sombres, jusqu’à devenir l’un des visages les plus aimés de sa génération. Being Human apparaît alors comme une anomalie, un détour malheureux plutôt qu’un accident définitif. Pour Forsyth, en revanche, l’histoire est plus rude : après ce revers, il ne signera plus qu’un long métrage en 1999, Gregory’s Two Girls. Le film a donc eu une conséquence très concrète, presque brutale, sur une trajectoire de cinéaste. Pas juste un flop, mais une porte qui se ferme. Sec, net, sans appel.
Et pourtant, il y a dans ce naufrage quelque chose de typiquement hollywoodien, presque noble dans sa bêtise : l’idée qu’un grand acteur, un sujet à haute teneur existentielle, un studio puissant et un budget confortable suffiront à fabriquer une œuvre qui compte. On connaît la chanson. Sauf que le cinéma ne récompense pas les intentions, il juge la tenue, le rythme, la cohérence, la manière dont un film respire ou étouffe. Being Human voulait parler de la répétition des fautes et de l’apprentissage de l’humanité ; il a surtout montré comment l’industrie sait répéter les mêmes erreurs avec une belle constance. Parfois, le vrai sujet d’un film, c’est la manière dont il se fait dévorer par ce qu’il voulait dépasser.
Avec le recul, on peut toujours défendre le droit au flop, à l’essai raté, à la grande machine qui se casse la figure. C’est même sain. Mais Being Human reste un cas d’école : un projet trop large pour son réalisateur, trop fragile pour son studio, trop mutilé pour retrouver son souffle. Robin Williams, lui, a continué sa route. Le film, beaucoup moins. Et quelque part, c’est peut-être ça, la vraie morale de cette histoire : à Hollywood, on peut survivre à presque tout, sauf à un montage qui vous laisse à moitié vivant. Pas très charitable, mais diablement parlant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




