Voilà un petit séisme de salon littéraire comme Hollywood les adore : The Odyssey n’a même pas encore débarqué sur les écrans qu’elle fabrique déjà des camps, des procès d’intention et des postures de gladiateurs. Joyce Carol Oates a choisi son côté, Emily Wilson le sien, et Christopher Nolan se retrouve au milieu d’une bataille où Homère sert de prétexte à des coups de griffe très contemporains.
On est en terrain connu, mais avec un supplément de venin. Depuis que le cinéma de studio a compris que la polémique pouvait nourrir la machine à fantasmes autant qu’une bande-annonce, chaque projet un peu trop gros devient un champ de mines discursif. Nolan, lui, n’a jamais été le genre à faire dans le petit artisanat discret : après Oppenheimer et ses 975 millions de dollars de box office mondial pour un budget de production d’environ 100 millions, le cinéaste britannique continue de jouer dans la cour des demi-dieux. Son adaptation de The Odyssey, annoncée pour 2026, s’inscrit dans cette logique de blockbuster prestigieux où le mythe antique sert de carburant à une très moderne guerre des egos. Et là, forcément, on ne parle plus seulement d’un film, mais d’un objet de pouvoir, de prestige et de projection collective. Chez Nolan, même Homère finit en champ de bataille.
La source de l’embrasement ? Une critique virale signée Emily Wilson, traductrice reconnue d’Homère, qui a attaqué le film avec une virulence telle que Joyce Carol Oates a cru bon de monter au front pour défendre Nolan. Selon Variety, Oates reproche à Wilson d’adopter un ton qu’elle rapproche de la brutalité verbale associée aux soutiens de MAGA. Le sous-texte est limpide : on ne discute plus d’interprétation, on sort la sulfateuse. Et c’est précisément là que l’affaire devient intéressante, parce qu’elle dit quelque chose de notre époque plus sûrement qu’un énième communiqué de studio. La critique culturelle n’est plus un espace de désaccord argumenté, c’est souvent un ring où chacun performe sa vertu, sa colère ou son autorité. Le débat sur The Odyssey parle déjà moins du film que de la manière dont on se dispute le droit de le juger.
Homère en terrain miné
En apparence, on pourrait croire à une querelle d’intellos un peu trop chauffés par leur propre importance. En réalité, c’est plus retors. The Odyssey de Nolan n’existe pas encore comme œuvre achevée, mais il existe déjà comme objet symbolique, et c’est souvent là que les ennuis commencent. Le réalisateur a fait de la relecture de grands récits un terrain de jeu très rentable : Inception bricolait le rêve comme un casse-tête industriel, Interstellar transformait la science en mélodrame cosmique, Oppenheimer faisait du biopic un thriller atomique. L’Odyssée lui offre un terrain encore plus vaste : celui du retour, de l’épreuve, de la tentation, du héros qui traverse le chaos pour retrouver un foyer qui ne sera jamais tout à fait le même. Bref, du Nolan pur jus, avec la mer en plus. Et on sait comment il aime les grandes machines narratives qui avancent comme des locomotives sous anxiolytiques.
Le problème, c’est que plus le projet est monumental, plus il attire les lectures parasites. Les studios le savent très bien : un film de cette échelle ne se vend pas seulement avec son casting, son budget de production ou sa fenêtre de diffusion en salles, mais avec le bruit qu’il produit autour de lui. La polémique devient une composante du marketing, même quand personne n’ose l’avouer à voix haute. Le scandale, à Hollywood, c’est parfois juste une ligne de plus dans le plan de lancement.

La critique qui mord, le mythe qui riposte
Sauf que cette fois, l’affaire est piquante parce qu’elle met face à face deux figures qui ne jouent pas dans la même cour, mais qui savent toutes deux manier le verbe comme une lame. Joyce Carol Oates, géante des lettres américaines, défend Nolan avec l’assurance de celles et ceux qui considèrent qu’un grand récit mérite mieux qu’un tir de barrage pavlovien. Emily Wilson, elle, n’est pas une commentatrice sortie de nulle part : sa traduction d’Homère a compté, précisément parce qu’elle a déplacé le regard, bousculé les habitudes et rappelé qu’un texte antique n’appartient à personne. Entre les deux, il y a moins une simple divergence qu’une bataille de légitimité. Qui a le droit de parler d’Homère ? Le traducteur, le cinéaste, l’écrivain, le critique, le public ? Tout le monde, évidemment. Et c’est bien là que ça coince.
Ce qui rend l’épisode savoureux, c’est que Nolan se retrouve, encore une fois, au centre d’un débat sur la propriété des récits. Depuis Batman Begins, il a bâti sa réputation sur des œuvres qui semblent demander à la fois la révérence et la méfiance. On lui reproche souvent son sérieux de cathédrale, son goût pour les architectures mentales et les grands dispositifs qui prennent parfois le pas sur la chair. Mais c’est précisément ce formalisme qui fait de lui un candidat naturel pour The Odyssey. Un film sur le retour impossible, signé par un cinéaste obsédé par le temps, la mémoire et les mécanismes de la perception ? On voit bien le piège, et on voit bien l’appât. Le mythe grec, chez Nolan, n’est pas un décor : c’est une machine à faire exploser les certitudes.
Le vrai monstre, c’est la machine à commentaires
À ce stade, le plus drôle est peut-être que le film n’a pas besoin d’exister pour déjà polariser. On assiste à un phénomène très XXIe siècle : l’œuvre est précédée par son écosystème de réactions, et parfois cet écosystème devient plus bruyant que le long métrage lui-même. Les réseaux, les prises de position, les indignations en cascade fabriquent une pré-sortie permanente où chacun joue sa petite tragédie. Le cinéma n’est plus seulement un art industriel, c’est un sport de combat symbolique. Et quand le nom de Nolan est sur l’affiche, la salle de projection commence bien avant la salle obscure.
Reste une question, la seule qui vaille vraiment : est-ce que The Odyssey sera jugée pour ce qu’elle est, ou pour tout ce qu’elle aura déjà provoqué avant même son premier plan ? Avec Nolan, on sait qu’on aura de la mise en scène, du souffle, des masses en mouvement et probablement quelques vertiges bien calibrés. Avec la polémique, on a déjà le bruit, la fureur et les postures. Le film, lui, attend encore son heure. Entre Homère et Hollywood, le plus grand voyage commence souvent dans les commentaires.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




