On a beau lui avoir collé l’étiquette de film blasphématoire, Life of Brian n’a jamais vraiment joué les iconoclastes de bazar : il a surtout dynamité les certitudes, les faux prophètes et le goût du scandale bien emballé. Et c’est précisément là que l’histoire devient délicieuse. Sorti le 17 août 1979 aux États-Unis, le long métrage de Terry Jones s’est retrouvé pris dans une tempête morale avant même que la pellicule ne chauffe dans les projecteurs. Bans locaux, indignations religieuses, éditoriaux en surchauffe, protestations parfois organisées par des gens qui n’avaient pas vu le film : on connaît la chanson, mais celle-ci a eu un refrain particulièrement rentable. Avec ses 4 millions de dollars de budget de production, porté in extremis par George Harrison après le retrait d’EMI, Life of Brian est devenu le plus gros succès cinéma des Monty Python, avec 20,7 millions de dollars au box-office mondial. Pas mal pour une comédie que certains voulaient enterrer avant même son premier rire.

Pour comprendre pourquoi l’affaire a pris une telle ampleur, il faut remonter au climat de la fin des années 1970. Le Code Hays avait disparu depuis 1968, le cinéma américain testait les limites du bon goût à coups de films d’exploitation, et la religion restait un tabou particulièrement monnayable. The Exorcist avait déjà prouvé en 1973 qu’un parfum de scandale pouvait faire décoller les recettes jusqu’à 430 millions de dollars dans le monde, selon les chiffres largement repris à l’époque par Warner Bros. La mécanique était simple : plus on criait au sacrilège, plus le public se pressait. Le blasphème, au box-office, a souvent la politesse d’être une excellente campagne marketing.

Et Life of Brian a compris le truc avant tout le monde : le film n’a pas seulement survécu à la polémique, il s’en est nourri comme d’un carburant premium.

Le scandale ? Un service presse qui a perdu le contrôle

En réalité, l’orage a commencé bien avant le tournage en Tunisie. EMI, qui devait financer le projet, s’est retiré quelques jours avant le départ de l’équipe. Terry Gilliam a raconté plus tard à The Guardian que la raison tenait à la lecture du scénario, ce qui, dans le jargon de studio, s’appelle une prise de conscience tardive. Le sauvetage est venu de George Harrison, ancien Beatle et mécène providentiel, qui a avancé l’argent de sa poche. On a vu des producteurs plus discrets, mais rarement plus élégants : Harrison n’a pas seulement financé un film, il a acheté son propre billet pour la postérité.

Le contexte juridique n’était pas anodin non plus. En 1977, le journal Gay News avait été condamné pour blasphème après avoir publié un poème imaginant Jésus avec des penchants homosexuels ; l’affaire avait laissé planer une menace très concrète sur toute œuvre susceptible d’être accusée d’irrévérence religieuse. L’avocat et scénariste John Mortimer avait beau estimer auprès de Michael Palin que les chances d’une condamnation de Monty Python restaient faibles, il ajoutait que ce n’était pas impossible. Autrement dit : le terrain était miné, et tout le monde le savait. Quand la morale publique se met à jouer les shérifs, la comédie devient une affaire d’État.

Jésus en marge, Brian au centre : le vrai gag

Ce qui rend le procès en blasphème assez cocasse, c’est que le film ne fait pas ce qu’on lui reproche. Jésus y apparaît à peine, en arrière-plan d’une histoire qui suit Brian, simple type né à côté du messie et embarqué malgré lui dans une série de malentendus. Le film ne prend même pas la peine de trancher sur l’existence de Dieu ; il préfère viser les mouvements de protestation inefficaces, les mères envahissantes, les faux révolutionnaires et les fanatiques de toutes obédiences. Bref, la religion y côtoie la bêtise humaine, ce qui est tout de même plus universel que le péché originel en solo.

Affiche de Monty Python's Life of Brian
Affiche de Monty Python's Life of Brian

Et c’est là que Life of Brian reste d’une modernité insolente : il ne se contente pas de moquer une institution, il démonte le mécanisme du suivisme. Brian devient un faux prophète parce que les autres ont besoin d’un faux prophète. Le film parle donc moins de religion que de la fabrique du mythe, de la crédulité collective, du besoin de croire à n’importe quoi pourvu que ça vienne avec une bannière et trois slogans. On n’est pas loin de la satire politique, de la farce sociale, du miroir tendu à toutes les foules prêtes à confondre ferveur et abrutissement. Le vrai blasphème, ici, c’est la stupidité en bande organisée.

Norvège, Harrogate et autres coups de pub involontaires

À partir de là, la machine s’emballe. Le film est interdit en Norvège, ce qui inspire des affiches en Suède le présentant comme « le film si drôle qu’il a été interdit en Norvège » ; au Royaume-Uni, certaines villes bloquent les projections, et la promotion s’en empare avec une gourmandise presque obscène. On le vend comme le film interdit à Harrogate, on agite les interdictions comme des trophées, et le public, évidemment, accourt. Qui aurait cru qu’un sermon de censure pouvait faire office de bande-annonce ?

Les réactions médiatiques ont parfois frôlé la caricature. Un titre du New York Times a laissé entendre qu’un groupe de trois organisations juives condamnait le film, alors qu’il s’agissait en pratique d’une prise de position portée par un seul rabbin, Abraham Hecht, au nom de ces groupes. Même logique du côté de certains responsables religieux cités par le journal, qui dénonçaient un film qu’ils n’avaient pas vraiment vu, ou seulement entendu en version sonore. C’est presque trop beau : l’indignation parle fort, mais elle regarde mal. Le scandale, quand il est mal renseigné, devient un excellent sketch des Monty Python sans les Monty Python.

Le rire comme arme de contrebande

Avec le recul, la trajectoire de Life of Brian dit quelque chose de très précis sur le cinéma de la fin des années 1970 : le public ne fuyait pas le scandale, il le consommait. La contre-culture des années 1960 avait glissé dans le mainstream, les studios avaient compris que l’interdit faisait vendre, et les attaques contre le film ont fini par lui offrir ce qu’aucune campagne classique n’aurait pu acheter : une légende. John Cleese plaisantait en disant que ses ennemis l’avaient enrichi ; la formule est drôle parce qu’elle est parfaitement exacte. Le film a gagné sa bataille non pas contre ses détracteurs, mais grâce à eux.

Quarante-sept ans plus tard, Life of Brian reste l’un des grands tours de force de Monty Python : une comédie qui a transformé la censure en publicité, l’indignation en caisse enregistreuse et le malentendu en patrimoine. On peut toujours débattre de sa cible, de sa cruauté ou de sa douceur cachée ; ce qui ne bouge pas, c’est sa capacité à révéler la fragilité des paniques morales. À force de vouloir l’interdire, on lui a offert l’éternité. Pas mal pour une petite farce sur un type né à côté du Messie.

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