Comanche Moon a tout du genre de miniserie qu’on range trop vite dans le tiroir des curiosités de fin de soirée, alors qu’elle mérite mieux que ça : un vrai regard, et pas seulement parce que Val Kilmer y déboule en voleur de scène professionnel.

Au tournant des années 2000, le western télé n’a plus l’allure d’un territoire conquis, mais d’une zone de contrebande. Le grand âge des chevauchées en prime time est derrière lui depuis longtemps, et pourtant la machine n’a jamais cessé de tourner : mini-séries, adaptations littéraires, retours de flamme plus ou moins inspirés. Dans ce paysage, Lonesome Dove reste la grosse bête sacrée. Diffusée par CBS en 1989, la série portée par Robert Duvall et Tommy Lee Jones a raflé 18 nominations aux Emmy Awards et 7 victoires, en plus de deux Golden Globes, avec un score critique qui frôle aujourd’hui l’insolence. Autant dire que tout ce qui a suivi a vécu dans son ombre, y compris Comanche Moon, préquelle en trois parties diffusée en janvier 2008, six heures de poussière, de tension et de masculinité cabossée. Larry McMurtry, Prix Pulitzer et architecte de cette saga littéraire, avait publié le roman en 1997 comme quatrième et dernier volet d’un cycle commencé avec Dead Man’s Walk et prolongé par Lonesome Dove, Return to Lonesome Dove et Streets of Laredo. Bref, on est dans une généalogie qui adore les retours en arrière et les chronologies qui se mordent la queue (le western, ce grand amateur de paradoxes).

Et c’est précisément là que Comanche Moon devient intéressant : moins comme événement télévisuel que comme drôle d’objet de transmission, où Karl Urban et Val Kilmer croisent le fer dans une histoire qui parle autant de frontières que d’héritage.

Le Far West en mode préquelle : pas la gloire, le vertige

Simon Wincer reprend la barre, lui qui avait déjà signé l’adaptation originelle de 1989, avant de s’éloigner des suites pour mieux revenir sur ce chapitre-là. Le type connaît son affaire : il a déjà traversé les eaux de Free Willy et le marécage d’un film de super-héros avec Billy Zane qui n’a pas exactement fait trembler l’Olympe. Ici, il cadre un Texas de fiction où les Rangers avancent comme une institution en formation, encore fragile, encore sale, encore prise entre la légende et la nécessité. Karl Urban incarne Woodrow Call, Steve Zahn joue Augustus McCrae, et Val Kilmer campe Inish Scull, leur supérieur hiérarchique, avec cette manière très kilmerienne de transformer chaque apparition en petit séisme de présence. On comprend vite que le vrai centre de gravité n’est pas l’action, mais la hiérarchie des corps : qui commande, qui obéit, qui tient encore debout quand le mythe commence à se fissurer.

Le récit suit une troupe de Rangers lancée sur la piste de Buffalo Hump, Kicking Wolf et du bandit mexicain Ahumado, pendant que le territoire devient un champ de forces plutôt qu’un décor. Wes Studi, Jonathan Joss, Sal Lopez, David Midthunder, Rachel Griffiths, Linda Cardellini, Elizabeth Banks : le casting aligne des visages qui donnent à cette fresque une densité presque romanesque. Ce n’est pas un western de conquête, c’est un western de frottement, où chaque personnage semble déjà porter la fatigue de l’histoire à venir.

Affiche de Comanche Moon
Affiche de Comanche Moon

Kilmer, l’aristocrate qui pique la vedette

On pourrait croire que Karl Urban, alors en pleine montée en puissance, tirerait la couverture à lui. Sauf que non. Val Kilmer, comme souvent quand il sent qu’un rôle peut devenir un terrain de jeu, s’empare de l’écran avec une gourmandise presque insolente. Son Inish Scull, héros de guerre mexicaine, chef élégant, mari volage et figure d’autorité un peu trop consciente de sa propre légende, a tout du personnage qui sait qu’il est déjà en train de devenir un souvenir. Et c’est là que le film touche quelque chose de plus fin que sa réputation : Kilmer joue un homme qui se raconte lui-même, un demi-dieu fatigué, une silhouette qui tient encore le cadre mais dont le prestige s’effrite. Forcément, ça résonne avec sa propre trajectoire d’acteur, lui qui a souvent incarné des figures de panache traversées par la mélancolie, de Tombstone à d’autres rôles où la prestance cachait une forme de blessure.

La comparaison avec Lonesome Dove est inévitable, et pas seulement parce que les deux œuvres partagent le même terreau littéraire. Là où la série de 1989 avait la force du classique quasi immédiat, Comanche Moon avance avec plus d’aspérités, plus de flottement, et donc moins de consensus. Les critiques de l’époque n’ont pas été tendres : le New York Times a jugé le casting imparfait, tandis que The Hollywood Reporter a pointé une conclusion qui ne retombait pas vraiment sur ses pattes. Très bien. Mais ce genre de réserve dit aussi quelque chose d’assez banal sur les préquelles : elles vivent rarement dans le confort du premier coup d’éclat. Elles doivent justifier l’avant, expliquer l’avant, donner du poids à ce qui n’était encore qu’une promesse. Et dans ce jeu-là, Comanche Moon préfère la nuance à la démonstration, ce qui est déjà beaucoup plus classe qu’un simple recyclage de poudre aux yeux.

Une frontière, deux époques, trois fois rien de nostalgie

Ce qui tient encore aujourd’hui, c’est la manière dont la série regarde le western comme une machine à fabriquer du récit national, mais sans le vernis héroïque habituel. Les Comanches ne sont pas des figurants de passage, les Rangers ne sont pas des saints, et la frontière n’a rien d’un trait net sur une carte : c’est un espace de conflit, de négociation, de perte. Larry McMurtry et Diana Ossana, qui cosignent le scénario, savent très bien que le western n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il cesse de se prendre pour une carte postale. Leur travail ici prolonge la logique de Brokeback Mountain : parler de désir, de loyauté, de territoire et de renoncement sans faire le malin. Pas besoin de fanfare. Pas besoin de faire claquer les bottes plus fort que le reste.

Il faut aussi rappeler un détail qui compte : Comanche Moon n’a pas eu le statut d’astre de première grandeur, mais elle a gardé des défenseurs. Des spectateurs ont vu dans sa fin moins une faiblesse qu’une manière de refuser la résolution trop propre, ce qui n’est pas idiot du tout pour une œuvre qui s’intéresse justement à la survie, à la responsabilité et à ce qu’on accepte de laisser derrière soi. En 2008, CBS ne fabriquait déjà plus des monstres sacrés du petit écran comme en 1989 ; la télévision avait changé de rythme, de concurrence, de prestige. Alors oui, Comanche Moon n’a pas eu l’impact de son aînée. Mais elle a ce petit goût de western qui refuse de mourir en silence. Et rien que pour ça, on aurait tort de la traiter comme une note de bas de page poussiéreuse.

Au fond, la série pose une question assez simple : qu’est-ce qu’une légende quand on la regarde avant qu’elle ne devienne légende ? C’est peut-être là que Comanche Moon trouve sa vraie valeur, dans ce moment bancal où les mythes n’ont pas encore trouvé leur pose définitive. Le Far West y perd un peu de sa pose, et c’est tant mieux. Parce qu’entre nous, les grands récits sont souvent plus beaux quand ils transpirent un peu.

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