Paul Newman n’aimait pas qu’on le range dans la case “nouveau Marlon Brando”, et franchement, on le comprend : à Hollywood, les étiquettes collent vite, surtout quand elles sentent le mythe recyclé. Derrière cette petite guerre d’ego se cache en réalité un vieux réflexe de l’industrie américaine : fabriquer des héritiers, des doubles, des remplaçants, comme si un acteur pouvait se transmettre comme une franchise. Sauf qu’entre Newman et Brando, on n’est pas dans le copier-coller, mais dans deux façons de faire exploser la masculinité à l’écran, chacune avec sa texture, sa nervure, sa sale petite musique. Et ça, les journalistes de l’époque adoraient le réduire à une formule bien propre (forcément, c’est plus simple à vendre qu’une vraie nuance).
Pour situer un peu le terrain, Marlon Brando a déjà pris l’Oscar du meilleur acteur pour On the Waterfront en 1955, après avoir dynamité Broadway et le cinéma américain avec A Streetcar Named Desire en 1951. Paul Newman, lui, arrive au milieu des années 1950 avec une autre allure : moins volcanique en surface, plus lisse, plus ironique, mais tout aussi magnétique. Les deux deviennent des figures majeures d’un nouvel homme hollywoodien, plus vulnérable, plus nerveux, moins en carton-pâte que les demi-dieux de l’âge classique. Le problème, c’est qu’à force de chercher des héritiers, on finit par écraser les singularités.
Dans un entretien avec la journaliste italienne Oriana Fallaci en 1963, Newman coupe court à la comparaison avec Brando. Il refuse l’idée qu’on puisse le résumer à une version bis d’un autre acteur, et il précise même qu’il n’a pas cette qualité de combustion interne qu’il associe à Brando. La formule est révélatrice : Newman ne conteste pas seulement une flatterie paresseuse, il défend une conception du jeu où l’acteur ne doit pas être un monument de lui-même. Il joue un cowboy, un chirurgien, un escroc ? Alors il veut être ce type-là, pas “Paul Newman en cowboy”, “Paul Newman en chirurgien”, “Paul Newman en escroc”. C’est limpide, presque sec. Et très Newman, oui.
Le mythe du remplaçant, ou comment Hollywood adore se raconter des histoires
En apparence, la comparaison entre Newman et Brando a tout pour sembler logique. Deux visages devenus iconiques dans les années 1950 et 1960, deux présences qui bousculent le jeu plus frontal, deux hommes dont la beauté n’est jamais totalement décorative. Mais Hollywood adore les raccourcis parce qu’ils rassurent les studios, les journalistes et le public : si un acteur ressemble à un autre, on croit pouvoir prédire sa valeur marchande, son aura, sa place dans le box office symbolique du panthéon. C’est la vieille mécanique de la poule aux œufs d’or, version star system.
Sauf que Brando et Newman ne travaillent pas la même matière. Brando, c’est la pression, la menace, la matière brute qui semble prête à craquer à chaque plan. Newman, lui, installe souvent une distance, une élégance légèrement fêlée, une conscience aiguë du masque. Dans The Hustler (1961), Hud (1963) ou Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969), il ne “brûle” pas comme Brando : il glisse, il observe, il se protège, puis il laisse apparaître la faille. Là où Brando incendie le cadre, Newman le fissure de l’intérieur.
Deux façons de mâcher le cigare
Autre valeur sûre de ce duel fantasmé : la question de la persona. Brando a très tôt imposé une présence presque indomptable, au point que le personnage et l’acteur semblent parfois se confondre dans l’imaginaire collectif. Newman, lui, a longtemps cultivé une forme de contrôle, de retenue, de cool légèrement ironique, comme s’il refusait de se laisser avaler par sa propre image. C’est ce qui rend sa filmographie si intéressante : on y voit des hommes qui se savent en représentation, des types qui jouent au dur, au malin, au séducteur, mais dont le vernis craque à vue d’œil.
Dans The Color of Money de Martin Scorsese, sorti en 1986, Newman reprend Fast Eddie Felson et décroche enfin son unique Oscar. Ce retour tardif dit quelque chose de sa carrière : Newman n’a jamais eu besoin d’écraser l’écran à la manière d’un monstre sacré en roue libre. Il a préféré durer, se transformer, accepter l’âge, laisser ses cheveux grisonner sans faire semblant d’être le jeune premier éternel. On est loin du culte du demi-dieu figé dans l’ambre. Newman n’a pas voulu être une statue ; il a préféré rester vivant.
Brando, Newman et le petit théâtre des hommes qui se regardent jouer
Ce qui est drôle, au fond, c’est que Newman avait en partie raison et en partie tort. Oui, Brando a cette capacité unique à faire sentir qu’un personnage déborde de lui-même, qu’il menace d’imploser à chaque seconde. Oui, Newman fonctionne autrement, avec une intelligence plus discrète, plus mobile, parfois plus ironique. Mais les deux partagent une même rupture avec l’idée d’un jeu hollywoodien transparent. Ils imposent un corps, une fatigue, une ambiguïté, une sexualité qui ne se contente pas d’être décorative. Ils ouvrent une brèche dans le cinéma américain de studio.
Et puis il y a ce détail délicieux : Newman, en refusant d’être “un autre Brando”, se révèle encore plus lui-même. Il ne veut pas d’un costume trop grand, ni d’un héritage qui sonne faux. C’est presque une leçon de mise en scène de soi : mieux vaut une identité précise qu’une imitation prestigieuse. Dans un Hollywood obsédé par les passerelles entre générations, les reboots d’images et les héritages gonflés à l’hélium, cette posture a quelque chose de franchement salutaire. Le vrai luxe, chez Newman, c’était de ne pas jouer au clone.
Alors oui, les comparaisons continueront toujours de traîner dans les couloirs des cinéphilies bien élevées. Mais entre Brando et Newman, on n’a jamais eu un original et sa copie. On a eu deux manières de faire trembler le cinéma américain, deux manières de tenir un plan, deux manières d’habiter le désir et la fragilité. Et si Newman n’aimait pas qu’on le dise “comme Brando”, c’est peut-être aussi parce qu’il savait déjà ce qu’on met souvent trop de temps à admettre : certains acteurs ne ressemblent à personne d’autre, et c’est très bien comme ça.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




