On parle sans cesse des monuments des années 70, de Star Wars à The Godfather, mais le vrai plaisir du cinéphile, c’est souvent de fouiller derrière l’autel. Là où le genre a fabriqué ses mythes, il a aussi laissé filer quelques sacrés morceaux de cinéma.

Les années 1970 ont été un laboratoire à ciel ouvert. Le box office mondial n’avait pas encore la gueule d’aujourd’hui, les studios tâtonnaient entre le vieux système et la nouvelle donne des auteurs, et la science-fiction a profité de ce désordre pour bifurquer dans tous les sens. A Clockwork Orange en 1971, Close Encounters of the Third Kind en 1977, Star Wars en 1977 : oui, la décennie a ses totems. Mais à côté de ces mastodontes, on trouve aussi des films plus modestes, parfois bancals, souvent bricolés, qui ont gardé une énergie qu’une partie du cinéma de franchise a perdue en route. C’est là que notre chère cinéphilie aime mettre les mains dans le cambouis.

Et justement, parmi les oubliés des seventies, il y a cinq films de science-fiction qui méritent mieux que leur statut de curiosité de rayonnage poussiéreux.

Les singes prennent la parole, et la saga aussi

Dans Conquest of the Planet of the Apes (1972), quatrième volet de la saga, J. Lee Thompson pousse la franchise vers quelque chose de plus politique, de plus sale, de plus frontal. Roddy McDowall y reprend le rôle de Caesar dans un futur où les singes sont réduits en esclavage. Rien que ça. Le film n’a pas la splendeur plastique du premier Planet of the Apes de 1968, mais il compense par une rage sèche, presque militante, qui le rend bien plus mordant que beaucoup de suites proprettes sorties depuis. Le final a d’ailleurs été adouci pour éviter une classification plus sévère aux États-Unis, ce qui dit assez bien la tension du projet : on voulait du spectacle, on a obtenu une charge. Une suite de franchise peut encore avoir des dents, quand elle accepte de mordre au lieu de faire le beau.

Ce qui frappe, c’est la façon dont le film transforme une série déjà populaire en allégorie de la révolte. On n’est pas dans la simple exploitation d’un succès, on est dans le passage de flambeau d’un imaginaire vers quelque chose de plus corrosif. Et franchement, ça fait du bien.

Le parc d’attractions a les crocs

Avec Westworld (1973), Michael Crichton passe derrière la caméra et imagine un parc d’attractions où des robots censés divertir les clients finissent par dérailler. L’idée, aujourd’hui, semble presque évidente tant elle a irrigué la culture pop, jusqu’à la série HBO lancée en 2016 et arrêtée en 2022 après quatre saisons. Mais le film, lui, va droit au but : tension, survie, glissement de l’illusion vers la panique. Yul Brynner y impose une silhouette de prédateur mécanique qui a durablement marqué l’imaginaire, et le film garde une efficacité presque insolente malgré ses effets datés.

Ce qui le rend précieux, c’est aussi sa place dans l’histoire de Crichton, futur auteur de Jurassic Park. On voit déjà poindre son obsession pour les systèmes qui se retournent contre leurs créateurs, pour les dispositifs de loisir qui deviennent des machines à fantasmes un peu trop autonomes. Chez Crichton, le divertissement n’est jamais loin du sabotage.

Carpenter avant le masque, l’ovni avant le mythe

Avant Halloween et The Thing, John Carpenter signe Dark Star (1974), une comédie de science-fiction fauchée, née comme film d’étudiants avant de devenir long métrage. Le point de départ est presque absurde : des astronautes chargés de détruire des planètes instables doivent gérer un alien turbulent et une bombe qui se met à philosopher sur son existence. Dan O’Bannon, futur scénariste d’Alien, coécrit le bazar avec Carpenter, et on sent déjà l’amour du cinéaste pour les espaces clos, les routines qui craquent, les petites machines qui prennent trop de place dans le cadre.

Ce n’est pas un grand film au sens académique du terme, et alors ? C’est un objet de cinéma, un vrai, qui montre comment faire beaucoup avec presque rien. Le budget riquiqui devient une esthétique, la maladresse devient du style, et le bricolage finit par produire une forme de poésie lunaire. Carpenter y prouve qu’un gros concept vaut parfois mieux qu’un gros chéquier.

Les monstres en caoutchouc, ce n’est pas du luxe, c’est une religion

On pourrait croire que Terror of Mechagodzilla (1975) n’est qu’un énième épisode de la saga Godzilla. Ce serait passer à côté de son charme très particulier. Réalisé par Ishiro Honda, le film clôt l’ère Showa avec une énergie de fin du monde : Mechagodzilla, Titanosaurus, Interpol, savant fou, fille mystérieuse, et au milieu de tout ça, Godzilla qui vient remettre les pendules à l’heure. C’est excessif, parfois franchement cabossé, mais le spectacle de kaiju y atteint une forme de pure jubilation physique.

À l’heure où le numérique lisse tout, ce genre de baston en costume a quelque chose de presque subversif. On voit les coutures, on voit l’effort, on voit la matière. Et c’est précisément ce qui fait le sel du film. Le caoutchouc n’a jamais eu la prétention du pixel, mais il a souvent plus d’âme.

Les dinosaures avant Spielberg, le charme du bricolage

Enfin, Planet of Dinosaurs (1977) ressemble à ce que son titre promet : un petit film de science-fiction où des survivants d’un crash se retrouvent coincés sur une planète peuplée de dinosaures en stop-motion. James Shea n’a évidemment pas les moyens de Steven Spielberg, et le film ne cherche même pas à faire semblant. Il assume son côté cheap, ses dialogues un peu raides, ses effets artisanaux, sa naïveté presque touchante. Et c’est précisément pour ça qu’il fonctionne encore comme objet de curiosité.

Le film rappelle une chose simple qu’on oublie trop vite quand les blockbusters gonflent leurs budgets de production et leurs budgets marketing jusqu’à l’absurde : l’écart entre invention et argent n’est pas toujours proportionnel. Entre Planet of Dinosaurs et Jurassic Park, il y a un gouffre technique, bien sûr, mais aussi une histoire du cinéma qui s’écrit à toute vitesse. Parfois, regarder un vieux film bancal, c’est juste mesurer à quel point le cinéma a appris à mentir mieux qu’avant.

Et c’est peut-être ça, le vrai plaisir de ces cinq titres : ils ne demandent pas qu’on les admire comme des statues, mais qu’on accepte leur grain, leurs bosses, leurs idées en avance sur leur emballage. Les années 70 n’ont pas seulement fabriqué des classiques. Elles ont aussi laissé derrière elles des films qui continuent de grésiller. Pas mal pour de prétendus seconds couteaux, non ?

Part.
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