Batman: Caped Crusader saison 2 ne se contente pas de ressortir le Joker du placard à gimmicks : elle le reconfigure en menace clinique, presque expressionniste, où le gaz hilarant devient une arme d’épidémie. Le genre de twist qui rappelle que Gotham n’a jamais eu besoin d’un clown pour être malade.

Depuis sa première apparition dans Batman #1 en 1940, le Joker a toujours été une créature de mutation. Chez Jerry Robinson, il n’était pas encore ce bouffon anarchique que la pop culture a fini par graver dans le marbre, mais déjà un criminel à l’allure de carte folle, capable de tuer avec méthode et sans grand numéro de stand-up. L’animation a longtemps adouci cette brutalité par la censure, notamment dans Batman: The Animated Series, où le gaz du rire servait de cache-misère à des meurtres qu’on ne pouvait pas montrer frontalement. Ici, la série créée par Bruce Timm, James Tucker et Matt Reeves reprend cette vieille astuce et la tord jusqu’au malaise. On parle d’une saison située dans les années 1940, donc en plein âge d’or des comics, avec une esthétique qui pioche autant chez l’expressionnisme allemand que dans le cinéma muet. Autrement dit : le Joker ne revient pas en farceur, il revient en symptôme.

Et c’est là que Batman: Caped Crusader fait un vrai choix de mise en scène : au lieu d’un Prince du Crime bavard, elle nous sert un fantôme sec, presque austère, qui empoisonne Gotham comme on déclenche une crise sanitaire.

Le rire, ce vieux poison qui ne fait plus semblant

Dans cette saison 2, le Joker n’entre pas par la grande porte. Il traîne dans les marges, camouflé par le cadre, noyé dans les ombres, comme si la série refusait de lui offrir d’emblée le luxe du cabotinage. Matthew Needham lui prête une voix sans relief apparent, glaciale, avec ce timbre égal qui fait plus peur qu’un éclat de rire. Et quand il passe à l’action, ce n’est pas pour faire exploser un casino ou repeindre Gotham en vert fluo : il détourne le gaz hilarant pour infecter ses victimes, les transformer en brutes contagieuses, puis en vecteurs d’une panique collective. Le vieux gimmick du Joker devient alors une logique de contamination. Le rire n’est plus un masque, c’est un mode de propagation.

Ce glissement est malin parce qu’il renoue avec la fonction originelle du personnage sans le singer. Le Joker a toujours été une figure de l’imprévisible, du crime qui ne suit pas les règles du polar classique. Mais ici, la série lui retire le pitre pour ne garder que la mécanique du chaos. En face, Batman et Alfred bricolent un antidote, comme si la série assumait son côté pulp médical : on ne combat plus seulement un criminel, on tente d’endiguer une peste urbaine. C’est plus sombre, plus sec, et franchement plus stimulant que le énième duel de punchlines entre un milliardaire en cape et un clown qui se croit drôle.

Expressionnisme, carte folle et gueule de bois

Le plus intéressant, c’est que cette version du Joker ne sort pas de nulle part. James Tucker a expliqué à Entertainment Weekly que l’équipe s’était tournée vers The Man Who Laughs de Paul Leni, film muet de 1928 avec Conrad Veidt, pour penser cette incarnation. Et ça se voit : le Joker de Batman: Caped Crusader a quelque chose de spectral, de figé, presque de funèbre. Il ressemble moins à un clown qu’à un visage condamné à la grimace. La série le filme d’ailleurs comme un personnage de cinéma muet projeté dans un monde de serials et de néons sales. On n’est pas dans le cabotinage, on est dans la froideur d’un masque qui a pris le pouvoir sur l’homme.

Il y a aussi un joli jeu méta dans cette manière de le faire surgir d’abord à la télévision en noir et blanc, avant de le révéler pleinement plus tard. Comme si la série rappelait que le Joker est d’abord une image avant d’être un corps, une apparition avant d’être un individu. Et quand Commissioner Gordon, doublé par Eric Morgan Stuart, le désigne simplement comme un « joker », le mot sonne presque comme une étiquette improvisée, un surnom collé sur une anomalie. Pas besoin de grand discours : le type est déjà une plaie.

Quand Gotham tousse, le Joker sourit à peine

Ce qui frappe, au fond, c’est l’absence de jouissance visible. Là où beaucoup d’itérations du personnage misent sur la jubilation sadique, celle-ci préfère la sécheresse. Le Joker ne savoure pas son propre chaos, il l’administre. C’est une nuance énorme, et elle change la température de toute la série. On passe du clown criminel au doctrinaire du désastre, du showman au technicien de la ruine. Et ça colle à merveille à cette Gotham des années 1940, ville déjà rongée par les inégalités, la corruption et les expériences douteuses de Hugo Strange, dont la fameuse formule des Monster Men vient encore brouiller les frontières entre science, monstruosité et capitalisme de laboratoire. Rien que ça, le doux parfum de la catastrophe industrielle.

La série joue donc sur un double héritage : celui du Joker originel, plus sec, plus menaçant, et celui de l’animation télévisée qui a longtemps dû contourner la violence par l’allusion. Sauf qu’ici, le détour n’est pas une contrainte, c’est un moteur esthétique. En transformant le rire en vecteur d’infection, Batman: Caped Crusader fait de son Joker une figure presque post-pandémique avant l’heure, un monstre qui ne veut pas seulement tuer mais convertir. Et si Gotham devait vraiment tomber, ce ne serait pas dans un éclat de rire, mais dans un râle collectif.

Reste la petite question qui gratte : après un tel Joker, que peut bien inventer une éventuelle saison 3 pour aller plus loin sans retomber dans la grimace familière ? Parce qu’une fois qu’on a fait du rire une arme biologique et du clown un fantôme de cinéma muet, il va falloir trouver autre chose que la simple blague qui tue. Et là, on sent bien que la série a encore quelques sales idées dans sa manche.

Part.
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