À mi-parcours de 2026, Hollywood a déjà sorti ses fusées, ses paris indés et ses faux bons plans. Sauf qu’entre deux succès qui font du bruit, une autre catégorie s’impose : les films qui passent, puis s’évaporent. Ceux qu’on revoit sur une affiche et qu’on se dit, avec un léger malaise : ah oui, ça existait.

Le phénomène n’a rien d’anodin. Depuis le début de l’année, le box-office mondial a continué de fonctionner par blocs très lisibles : d’un côté les mastodontes de franchise, de l’autre les productions moyennes qui tentent de survivre dans la jungle des sorties hebdomadaires, des fenêtres de diffusion réduites et du streaming qui aspire tout ce qui n’a pas une identité forte. En 2026, on a vu des titres capables de créer l’événement, comme Project Hail Mary ou The Drama, et d’autres qui ressemblent à des produits parfaitement calibrés pour ne laisser aucune trace. Le cinéma industriel adore encore fabriquer des objets, mais il oublie parfois d’y mettre une âme. Et là, on n’est plus dans le ratage flamboyant : on est dans le gris administratif.

La mémoire cinéphile, elle, est une bête cruelle. Elle garde les films qui tranchent, les accidents de mise en scène, les gestes trop bizarres pour être rangés dans un tiroir. Le reste ? Direction le cimetière des sorties interchangeables. C’est précisément ce que raconte cette sélection : non pas les pires films de 2026, mais ceux qui ont le plus de chances de se dissoudre dans le bruit de fond. Pas assez mauvais pour devenir cultes, pas assez singuliers pour devenir indispensables. Le pur cinéma du “bof”, ce qui est presque plus triste qu’un vrai naufrage.

Le vrai sujet, c’est moins la qualité de ces films que la mécanique industrielle qui les rend immédiatement interchangeables.

Des titres qui sentent déjà la naphtaline

Commençons par Animal Farm, adaptation animée du texte d’Orwell par Andy Serkis. Sur le papier, il y avait de quoi attiser la curiosité : un acteur-réalisateur passé maître dans la performance capture, un casting vocal chargé en têtes connues, un matériau littéraire qui a déjà servi de machine à fantasmes politiques. Mais le résultat, d’après la critique américaine, a l’air d’avoir lissé ce qui faisait la morsure du livre. À force de vouloir arrondir les angles, le film finit par neutraliser sa propre charge. Le problème n’est pas seulement idéologique, il est formel : une animation qui ne marque pas, des gags de basse-cour plaqués sur un récit de domination, et une identité qui flotte entre satire et farce. Quand un film d’Orwell devient une comédie de paddock, on sent bien qu’il y a un péché originel quelque part.

Dans un autre registre, Balls Up illustre la tentation du film de plateforme qui veut faire “grand public” avec un concept de départ vaguement scandaleux. Peter Farrelly, qui a jadis signé des comédies franchement plus inspirées avec son frère Bobby, se retrouve ici à piloter une farce de fuite internationale autour d’un sponsor de préservatifs pour la Coupe du monde. Le pitch pourrait tenir debout, sauf que le film semble avoir été écrit pour cocher des cases de vulgarité plus que pour construire un vrai tempo comique. Mark Wahlberg traverse l’affaire en pilote automatique, Paul Walter Hauser se débat dans un scénario qui étouffe toute énergie, et le tout donne cette impression très moderne d’un contenu “original” qui n’a rien d’original. Le streaming adore ce genre de produit : ça remplit une case, ça ne remplit pas la mémoire.

Le star-system en mode veille

Autre cas d’école : The Breadwinner, premier long métrage de Nate Bargatze, qui déplace son persona de stand-up calme et placide dans une comédie domestique à rôle inversé. L’idée pouvait être maligne, presque méta, puisque Bargatze joue précisément contre son image publique. Mais le film, d’après les retours, ne sait pas quoi faire de cette tension. Il préfère empiler les situations attendues, les gags de ménage, les montages de chaos familial et les seconds rôles sous-exploités. Résultat : un objet poli, inoffensif, vaguement aimable, qui rappelle surtout à quel point la comédie théâtrale américaine savait autrefois écrire des dialogues qui claquent. Là, on est dans le sourire en carton. Le genre de film qui ne fait pas de vagues parce qu’il n’a même pas appris à nager.

À l’inverse, How To Make A Killing avait tout pour intriguer : Glen Powell en héritier moralement bancal, Margaret Qualley en présence trouble, John Patton Ford au scénario et à la mise en scène après Emily the Criminal. Le problème, c’est que le film semble coincé entre le thriller de prédation sociale et le jeu de massacre familial sans choisir franchement sa cible. Powell, dont l’aura repose justement sur une forme de chaleur presque trop lisse, paraît ici mal utilisé pour incarner une noirceur qui devrait sourdre sous la peau. On ne lui demande pas de devenir un monstre sacré, juste de laisser apparaître une fissure. Elle ne vient pas. Et sans cette petite fêlure, le film reste un exercice de style qui s’écoute parler.

Le frisson, oui. La trace, non.

Le cas de Lee Cronin’s The Mummy est plus intéressant, parce qu’il montre comment un studio tente de relancer une franchise en lui collant un nom propre comme une étiquette de garantie. Cronin, après Evil Dead Rise, arrive avec une promesse de body horror et de spectacle organique. Sur le papier, ça tient. Dans les faits, le film se fond dans la masse de l’horreur contemporaine, entre viscères numériques et sérieux de façade. Le box-office a été assez solide pour qu’on parle de réussite, mais la réception critique divisée raconte bien le problème : on a un film efficace, pas un film mémorable. Et dans une industrie obsédée par la poule aux œufs d’or, l’efficacité suffit souvent à lancer une suite, même quand l’identité du projet reste floue. Le studio veut une franchise ; le spectateur, lui, veut une raison d’y revenir.

Avec Passenger, André Øvredal continue de jouer ce rôle un peu ingrat de cinéaste capable de beaux morceaux de tension dans des films qui s’effacent sitôt vus. L’idée de la maison hantée sur roues avait pourtant de la gueule : un van, un couple, la route, le sentiment d’errance transformé en piège. Mais le film retombe vite dans les rails du programme horrifique standard, avec ses sursauts, son démon en CGI et ses ressorts narratifs qu’on a déjà vus cent fois. Øvredal saupoudre ça et là quelques idées de mise en scène, un plan-séquence tournoyant, une projection de Roman Holiday qui sert de source lumineuse dans les bois, mais ces éclairs ne suffisent pas à sauver le tout. Un bon concept ne fait pas un bon film, sinon Hollywood serait déjà une pépite d’or massif.

Quand le film de guerre devient un bureau de météo

Enfin, Pressure aurait pu profiter du prestige de son sujet : les 72 heures précédant le Débarquement, vues non pas depuis la plage mais depuis les bureaux où l’on scrute les cartes météo. Andrew Scott en capitaine James Stagg, Brendan Fraser en Eisenhower, Chris Messina en rival scientifique, voilà un trio qui promettait au moins une belle tension d’interprétation. Le film choisit pourtant une voie plus sage, entre procédure historique et mélodrame conjugal, sans trouver le bon dosage. Scott tient la baraque, Fraser apporte de la gravité, mais l’ensemble s’enlise dans une dramaturgie trop appuyée pour vraiment décoller. On connaît la fin, certes, mais encore faut-il que le trajet ait du nerf. Là, la pluie tombe, les enjeux sont lourds, et malgré tout on regarde l’horloge. Mauvais signe.

Ce qui relie tous ces films, ce n’est pas leur genre, ni même leur budget, ni leur casting. C’est leur incapacité à imposer une forme, une pulsation, un point de vue qui dépasse le simple concept de départ. En 2026, le cinéma de studio continue de produire des objets parfaitement lisibles, souvent bien emballés, parfois correctement joués, mais trop rarement habités. Et c’est peut-être ça, le vrai drame : non pas l’échec spectaculaire, mais la disparition sans bruit. Le film sort, il passe, il glisse, il s’oublie. Le pire sort réservé à un long métrage, ce n’est pas d’être hué. C’est d’être rangé avant même d’avoir existé.

Alors oui, on se souviendra sans doute de quelques succès, de quelques surprises, de quelques secousses. Mais ces titres-là, eux, resteront comme des traces de pas dans le sable après la marée. Et franchement, qui a envie de faire une cinéphilie de la marée basse ?

Part.
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