Marvel adore ses grands récits de fin du monde, mais il adore encore plus les petites piques qui viennent les fissurer de l’intérieur. Avec Spider-Man: Brand New Day, le studio remet sur la table une vieille objection faite à Avengers: Infinity War et la transforme en gag de classe moyenne supérieure, le genre de blague qui fait rire la salle avant de relancer tout le débat.
Depuis 2018, la question traîne comme une casserole dans la cuisine du MCU : pourquoi Thanos, demi-dieu mégalomane et comptable du désastre, n’a-t-il pas simplement doublé les ressources de l’univers au lieu d’effacer la moitié de la population d’un claquement de doigts ? La remarque a nourri des kilomètres de discussions, de vidéos et de threads, parce qu’elle touche à un point sensible du blockbuster moderne : quand un film construit une mythologie sur des enjeux cosmiques, la moindre faille logique devient un sport national. Et Marvel, qui a bâti son empire sur l’interconnexion, sait très bien que ses spectateurs ne regardent plus seulement les scènes d’action ; ils scrutent aussi les coutures. Le studio ne corrige pas la critique : il la met en scène, et c’est beaucoup plus malin.
Dans cette nouvelle aventure de Peter Parker, l’irruption de Bruce Banner et de Frank Castle avait déjà tout du festival de têtes connues, avec en prime l’arrivée de Jean Grey, histoire de rappeler que le multivers sert aussi de machine à fantasmes pour fans très organisés. Mais la vraie trouvaille, celle qui fait basculer le film du simple crossover vers la petite comédie méta, surgit ailleurs : une étudiante pose à Banner la question que des millions de spectateurs se posaient déjà dans leur canapé. Et là, on tient un geste typiquement marvelien dans le bon sens du terme, c’est-à-dire un studio qui sait rire de sa propre mécanique sans la saboter. Le péché originel du MCU devient un ressort de comédie. Pas mal pour une franchise qu’on accuse souvent de tourner en rond.
Quand le blockbuster se regarde dans la glace
En apparence, la scène fonctionne comme un simple clin d’œil. En réalité, elle dit quelque chose de plus intéressant sur la manière dont les sagas contemporaines absorbent leurs propres critiques. À l’époque de Infinity War, la logique de Thanos avait été défendue comme une vision « rationnelle » de l’équilibre universel, alors qu’elle relevait surtout d’une pulsion de destruction habillée en philosophie de comptoir cosmique. Le film de 2018, réalisé par Anthony et Joe Russo, écrit par Christopher Markus et Stephen McFeely, avait engrangé plus de 2 milliards de dollars dans le monde, preuve que le public n’a pas besoin d’un plan parfaitement étanche pour se laisser emporter par une apocalypse bien vendue. Mais l’argument sur les ressources a survécu, justement parce qu’il est simple, presque enfantin dans sa formulation. Et donc redoutable.
Ce que Brand New Day comprend très bien, c’est qu’un univers partagé ne tient pas seulement par ses connexions, mais par sa capacité à intégrer les bavures de sa propre légende. Le MCU n’est plus seulement une série de films : c’est une mémoire collective, avec ses traumatismes, ses memes, ses obsessions et ses petites humiliations. Le fameux « Blip » a fini par devenir une référence culturelle à part entière, un événement fictif traité comme un séisme historique, avec son lot de conséquences politiques, sociales et narratives. Marvel ne répare pas son histoire : il l’absorbe, la digère et la ressort en punchline.

Le rire comme arme de destruction massive
Ce qui rend la séquence efficace, c’est aussi la manière dont elle repose sur le jeu de Tom Holland. Son Peter Parker a toujours été le personnage le plus vulnérable du MCU, celui qui regarde les adultes superpuissants avec un mélange d’admiration, de panique et de gêne. Ici, son petit haussement d’épaules face à la question sur Thanos vaut presque autant que la réplique elle-même. On est dans une comédie de réaction, dans un art du décalage très précis : le héros ne répond pas en demi-dieu, il réagit comme un type qui se dit, au fond, que oui, la question est quand même bien vue. Et c’est là que le film marque des points.
Le plus drôle, c’est que cette blague ne détruit pas Infinity War ; elle lui donne au contraire une seconde vie critique. Elle rappelle qu’un bon blockbuster n’est pas forcément celui qui verrouille tout, mais celui qui accepte d’être discuté, charrié, retourné. On peut toujours ergoter sur la cohérence interne de Thanos, mais le vrai sujet est ailleurs : le personnage n’a jamais été un économiste, seulement un fanatique avec un plan de mise à l’échelle galactique. La logique n’a jamais été son moteur ; la violence, si. Et Marvel le sait très bien.
Le MCU, ce grand salon où tout le monde se coupe la parole
Avec cette séquence, Spider-Man: Brand New Day confirme une tendance de fond du Marvel post-Endgame : les films ne cherchent plus seulement à raconter une histoire, ils cherchent à commenter l’histoire déjà racontée. C’est le prix à payer pour une franchise devenue trop massive pour faire semblant d’ignorer son propre passé. D’un côté, cette stratégie entretient la complicité avec le public le plus fidèle. De l’autre, elle révèle une forme de fatigue structurelle, comme si l’univers devait sans cesse se justifier devant son propre tribunal. Mais ici, au lieu de s’enfoncer dans le sérieux, le film choisit la vanne. Et franchement, on préfère ça à un sermon en CGI.
Il y a aussi un petit plaisir très simple à voir Marvel faire ce que les spectateurs font depuis des années : pointer du doigt les incohérences sans perdre l’amour du spectacle. Le studio ne se met pas à genoux, il fait un pas de côté. C’est plus élégant, plus rusé, et beaucoup moins pénible que les grandes déclarations d’intention qu’on nous sert d’habitude à la pelle. En gros, Brand New Day ne dit pas que Infinity War avait tort ; il dit que même ses trous de logique sont devenus du patrimoine.
Et c’est peut-être ça, le vrai tour de magie : transformer une critique de forum en gag de cinéma, puis en matière à relancer le mythe. Thanos reste un monstre sacré de la pop culture, mais désormais, il a aussi droit à son petit procès en absurdité. On ne sait pas si c’est une victoire pour la cohérence ou pour l’ironie. Probablement les deux. Et quelque part, c’est bien plus amusant comme ça.
Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




