On a parfois l’impression qu’Hollywood adore les films qui lui mettent une gifle, puis s’étonne qu’ils ne vendent pas des popcorns par palettes. Avec Climax, Gaspar Noé a signé en 2018 un long métrage qui transforme une soirée de danse en descente aux enfers, et le box-office lui a répondu avec la délicatesse d’un mur en béton.
Présenté comme un objet de cinéma à la fois physique, nerveux et franchement dérangé, Climax s’inscrit dans la grande tradition des films qui prennent le spectateur par la nuque pour le jeter dans le vide. Le film, situé en 1996, suit une troupe de danseurs français lors d’une fête de fin de répétition qui vire au cauchemar après qu’un punch a été trafiqué avec un hallucinogène. Sur le papier, ça tient en une ligne ; à l’écran, c’est une machine à fantasmes qui se transforme en piège sensoriel. Le budget annoncé tourne autour de 2,9 millions de dollars, pour des recettes mondiales d’environ 1,7 million. Autrement dit, un petit carnage comptable. Et pourtant, difficile de dire que le film a raté sa cible artistique : il a surtout heurté de plein fouet la logique de l’exploitation en salles, cette vieille religion où l’on confond encore souvent accessibilité et valeur. Le problème n’est pas que Climax soit trop extrême ; c’est qu’il refuse obstinément d’être domestiqué.
Et c’est bien là que le film devient intéressant : il ne raconte pas seulement une soirée qui dérape, il met en scène un cinéma qui refuse de se tenir tranquille.
La piste de danse comme champ de bataille
Gaspar Noé, on le connaît : Irréversible, Enter the Void, Love… le bonhomme n’a jamais eu vocation à rassurer qui que ce soit. Avec Climax, il pousse encore plus loin son goût pour les plans-séquences, les mouvements de caméra circulaires et cette sensation de malaise qui s’installe sans demander la permission. Le film s’ouvre sur une performance chorégraphiée d’une précision presque insolente, puis laisse la fête se déliter sous nos yeux. La sangria, le son, les corps, les regards : tout devient suspect, tout se dérègle. On n’est pas dans le simple film de drogue qui tourne mal ; on est dans une expérience de contamination collective.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Noé filme la communauté avant de la dissoudre. Les danseurs parlent, rient, se chauffent, se testent, et la caméra tourne autour d’eux comme si elle cherchait déjà la faille. Le film a été tourné de manière chronologique, avec beaucoup d’improvisation, et la plupart des interprètes n’étaient pas des professionnels. Ce choix donne à l’ensemble une texture presque documentaire, sauf que le documentaire en question finit en bad trip total. Noé ne filme pas la chute d’un groupe ; il filme la décomposition d’un corps collectif.
Le budget, la claque et la caisse vide
Le flop de Climax tient moins de l’accident que du malentendu industriel. A24, qui s’est imposé comme le fer de lance du cinéma indépendant américain chic et venimeux, a accompagné un film qui n’a jamais eu l’intention de séduire le plus large public. Mais entre un objet radical et une sortie commerciale, il y a toujours cette petite zone grise où les distributeurs espèrent encore un miracle. Ici, le miracle n’a pas eu lieu. 1,7 million de dollars de recettes pour 2,9 millions de budget, ce n’est pas une catastrophe à l’échelle d’un mastodonte hollywoodien ; c’est pire, presque : c’est un aveu que le film a existé à côté du système plus qu’en son sein.

Et pourtant, on ne peut pas parler d’échec artistique. La durée ramassée, 96 minutes, la montée en tension, l’absence de respiration, la violence qui s’infiltre sans prévenir : tout ça fait de Climax un objet conçu pour laisser des traces, pas pour faire des scores. À ce stade, le box-office ressemble à une mauvaise blague de comptable. Le film n’a pas été pensé comme un produit lisse, et c’est tant mieux. Il y a des œuvres qui cherchent le consensus ; Climax, lui, cherche l’embrasement.
Gaspar Noé, l’enfant terrible qui ne vieillit pas en sagesse
Dans l’histoire du cinéma français, Noé occupe une place à part : celle du cinéaste qui a compris très tôt que le scandale n’était pas une stratégie mais une grammaire. Il ne choque pas pour faire parler de lui, il choque parce qu’il filme le monde comme une zone de rupture permanente. D’après les éléments rapportés par Candid Magazine, l’idée de Climax vient d’un fait divers réel : une troupe de danseurs aurait été droguée à son insu lors d’une fête dans les années 1990. Noé en tire un cauchemar plus noir, plus cruel, plus radical. Le réel lui sert de point de départ ; il s’empresse ensuite de le faire exploser. Classique chez lui, et franchement, on ne va pas lui demander de se mettre au yoga.
Le film tient aussi à son casting, avec Sofia Boutella en tête de file, entourée notamment de Souheila Yacoub, Kiddy Smile, et d’un ensemble de visages qui donnent au chaos une énergie très concrète. Noé a d’ailleurs reconnu ne pas avoir rencontré ses deux interprètes professionnelles principales avant quelques jours seulement avant le tournage. Ce détail dit beaucoup de sa méthode : il aime les corps disponibles, les réactions à vif, les accidents contrôlés. Chez lui, la mise en scène n’illustre pas la panique, elle la fabrique.
Le chaos, pas le message
On pourrait toujours vouloir coller à Climax une grande thèse sur la civilisation, la violence latente, la fragilité du lien social. Sheila O’Malley, dans RogerEbert.com, a d’ailleurs rapproché la seconde moitié du film d’un mélange entre Agatha Christie et Lord of the Flies, avant de rappeler que Noé est un cinéaste personnel, excessif, parfois absurde, mais porté par une vision singulière. L’idée est juste, et elle évite le piège du commentaire trop savant : si on surinterprète Climax, il se dégonfle un peu. Le film ne veut pas délivrer une morale. Il veut nous faire sentir l’instant où tout bascule, où le langage se casse, où les corps cessent de coopérer.
Et c’est peut-être pour ça qu’il reste plus fort que son score commercial. Les films vraiment radicaux ne gagnent pas toujours de l’argent, mais ils laissent une empreinte physique. Climax fait partie de ceux-là : un objet tendu, fiévreux, qui avance comme une transe et s’achève comme une mauvaise nuit dont on garde encore le goût métallique au réveil. Le box-office a fait la moue ; le cinéma, lui, a pris une claque. Pas très rentable, certes. Mais diablement vivant.
Et puis, entre nous, on préfère encore un film qui déborde qu’un autre qui s’excuse d’exister. Climax ne demande pas qu’on l’aime. Il demande qu’on tienne le choc. Ce qui, dans le paysage actuel, est déjà une forme de politesse assez rare.
Bande-annonce VF de Climax
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




