À Locarno, Kino Rebelde n’a pas acheté un simple titre de festival pour remplir son catalogue : la société de ventes a mis la main sur September Afternoon, premier long métrage de Nicolaas Schmidt, et ça sent moins le soleil d’août que la gueule de bois de fin de saison. Le film, présenté en première mondiale dans la section Cineasti del Presente, arrive avec une promesse qui fait déjà lever un sourcil : détourner l’imaginaire de la retraite estivale pour en faire une méditation calme sur la résignation contemporaine. Pas exactement le genre de carte postale qu’on colle sur le frigo, mais justement, c’est là que ça devient intéressant.
Locarno, depuis longtemps, adore ces objets un peu à part qui refusent de se plier au grand cirque des sorties calibrées. Le festival suisse, fondé en 1946, a toujours joué les passeurs entre les cinémas d’auteur émergents et le marché international, avec cette petite élégance snob qui lui va si bien. La section Cineasti del Presente, elle, sert précisément de tremplin aux voix qui débarquent sans demander la permission. En 2026, voir Kino Rebelde s’emparer d’un premier film dans ce cadre-là n’a rien d’anodin : c’est le signe qu’on croit encore aux œuvres qui avancent à pas feutrés plutôt qu’en faisant exploser la vitrine. Et ça, dans une industrie qui adore les effets de manche, c’est presque un acte de résistance.
Le vrai sujet, évidemment, n’est pas seulement la vente internationale : c’est le type de cinéma que ce geste vient protéger, défendre et, soyons honnêtes, tenter de faire exister hors du cercle des convaincus.
Un été qui ne bronze pas, un film qui regarde le mur
La formulation associée à September Afternoon dit déjà beaucoup de la méthode Schmidt. On ne parle pas ici d’un récit qui vend le grand air, les vacances en technicolor et le fantasme du temps suspendu. On parle d’un film qui prend l’idée du retrait estival, ce vieux refuge bourgeois ou petit-bourgeois du cinéma européen, pour la retourner comme une veste. La retraite, ici, n’a rien d’une parenthèse heureuse : elle devient le décor mental d’une époque fatiguée, un espace où l’on contemple moins le paysage qu’on encaisse sa propre inertie. Bref, le farniente, mais en version existentielle et sans parasol.
Ce genre de proposition s’inscrit dans une tradition bien connue du cinéma d’auteur européen : celle des films qui prennent un motif presque banal et le chargent d’une tension morale. On pense à ces œuvres qui observent les corps immobiles, les conversations qui s’éteignent, les gestes minuscules, les silences qui en disent plus long que les dialogues. Le titre lui-même, September Afternoon, a déjà cette couleur-là : septembre, mois de l’après, de la fin des illusions, du retour à la réalité quand l’été n’est plus qu’un souvenir tiède. Le cinéma adore ces saisons intermédiaires, ces moments où tout semble encore tenir debout alors que le système intérieur a déjà commencé à fissurer. Et là, Schmidt semble viser juste dans la veine des films qui préfèrent l’érosion au choc frontal.

Kino Rebelde, ou l’art de flairer les films qui ne crient pas
Le choix de Kino Rebelde n’est pas qu’un détail industriel. Une société de ventes internationales ne joue pas seulement les entremetteuses entre un film et les territoires où il pourra circuler ; elle fabrique aussi une lecture du film, un récit d’accompagnement, une promesse de positionnement. Quand elle prend un titre comme September Afternoon, elle signale au marché qu’il existe encore une place pour les œuvres discrètes, les premiers films d’ambiance et de regard, les objets qui n’ont pas besoin de hurler pour exister. Dans un secteur saturé de franchises, de suites et de produits formatés pour l’exploitation en salles puis la fenêtre de diffusion suivante, ce n’est pas rien.
On ne va pas se raconter d’histoires : le cinéma d’auteur reste une économie fragile, souvent dépendante des sélections en festival, des prix, des ventes territoriales et d’un bouche-à-oreille qui met parfois des mois à se construire. Mais c’est précisément ce qui rend ce type d’annonce précieux. Elle dit qu’un film comme celui de Schmidt peut encore trouver des relais avant même sa sortie large, parce qu’il propose autre chose qu’un simple argument de marché. Il vend une sensation, une humeur, un état du monde. Pas un concept en plastique.
Le petit miracle des premiers films qui ne demandent pas pardon
Il y a toujours quelque chose d’assez beau dans l’arrivée d’un premier long métrage à Locarno. Le film n’a pas encore eu le temps d’être abîmé par la machine promotionnelle, il n’a pas été lissé par des semaines d’interviews et de storytelling, il n’a pas encore été réduit à une ligne de catalogue. Il existe encore dans sa forme la plus vulnérable, donc la plus intéressante. Et quand une société comme Kino Rebelde s’en empare pour les ventes internationales, elle parie sur cette fragilité-là comme sur une force. C’est malin, et même un peu culotté.
Le plus stimulant, dans l’affaire, c’est la manière dont le film semble refuser l’emphase. Le cinéma contemporain, surtout quand il parle de malaise ou de fatigue sociale, a parfois la main lourde : symboles appuyés, métaphores martelées, tristesse en gros plan avec violons en option. Ici, la promesse est tout autre : une méditation calme, une observation de la résignation, un regard posé sur l’époque sans faire semblant de lui régler son compte à coups de grands discours. Ce n’est pas spectaculaire ? Tant mieux. Le spectacle de la lassitude, quand il est bien tenu, peut être autrement plus mordant que dix explosions numériques. Le film ne cherche pas à renverser la table ; il regarde qui s’y assied encore.
Reste maintenant à voir comment September Afternoon circulera au-delà de Locarno, et si cette mélancolie de fin de saison trouvera des spectateurs prêts à s’y abandonner. On parie qu’il y en aura, parce que le cinéma a beau se prendre pour une machine à fantasmes, il revient toujours à ses vieux plaisirs les plus simples : regarder des gens vaciller, écouter le temps passer et sentir, au fond, que c’est peut-être là que tout se joue. Pas très glamour, certes. Mais diablement vivant.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




