Ben Shapiro a mis 18 minutes à dire ce que beaucoup de spectateurs n’osent plus formuler sans se faire étriller sur les réseaux : The Odyssey de Christopher Nolan lui paraît être un chef-d’œuvre. Et, dans le même souffle, il a offert au cinéaste britannique le genre de couronne qui fait grincer des dents chez les puristes comme chez les militants du commentaire instantané.
La séquence est savoureuse parce qu’elle condense tout le cirque contemporain autour d’un grand film événement : d’un côté, la sortie d’un opus signé Nolan, donc déjà chargé comme une centrale nucléaire en attentes, de l’autre, une partie de la droite américaine qui s’agace du casting et de la fidélité historique. Le tout sur fond de vidéo YouTube, ce théâtre où chacun joue à la fois le critique, le procureur et le prophète. Ben Shapiro, lui, a choisi de prendre le contrepied et de louer le film sans trembler, en saluant un réalisateur qu’il considère comme le meilleur en activité. Le plus drôle, c’est qu’il ne fait pas seulement l’éloge d’un film : il dynamite en direct la petite guerre culturelle qu’on essayait de coller sur ses épaules.
Pour rappel, The Odyssey n’est pas encore seulement un titre, c’est déjà une machine à fantasmes. Adapter Homère, c’est se coltiner un monument fondateur de la culture occidentale, un texte qui a traversé les siècles en changeant de peau à chaque époque. Le cinéma, lui, adore ce genre de matière première : assez sacrée pour attirer les débats de chapelle, assez malléable pour permettre au metteur en scène de tout réinventer. Nolan, qui a bâti sa filmographie sur la compression du temps, les architectures mentales et les récits à tiroirs, n’a pas choisi un terrain neutre. Il a choisi un champ de bataille. Et visiblement, il y avance comme si c’était son jardin.
Ce qui se joue ici dépasse largement le simple avis d’un commentateur conservateur : on parle d’un film qui devient, avant même sa sortie, un test de résistance pour l’idée même de grand spectacle hollywoodien.
Le péplum, ce vieux ring où tout le monde veut boxer
En réalité, la réaction de Ben Shapiro dit quelque chose de plus large sur la manière dont Hollywood est lu aujourd’hui. Dès qu’un blockbuster touche à un mythe antique, à une figure historique ou à une matière littéraire canonique, on voit surgir trois camps : les gardiens du temple, les amateurs de réinvention et les chasseurs de polémique qui flairent le buzz comme des vautours de festival. The Odyssey se retrouve donc pris dans un mécanisme classique, mais dopé à l’ère des algorithmes. Le casting, l’exactitude historique, la représentation des corps et des visages : tout devient prétexte à procès en légitimité. C’est l’époque qui veut ça. Ou plutôt qui s’y vautre avec gourmandise.
Dans ce contexte, l’éloge de Shapiro a quelque chose de presque contre-intuitif. Il ne vient pas calmer le jeu, il vient le déplacer. En disant que Nolan est « sans rival » et qu’il enchaîne les films iconiques, il remet le réalisateur au centre du dispositif, là où il aime être depuis Inception, Interstellar ou Oppenheimer. Pas besoin de surjouer : Nolan a déjà ce statut de monstre sacré contemporain, ce demi-dieu du cinéma de studio qui fait croire aux comptables qu’un film de trois heures peut encore être un événement de masse. Il n’y a pas beaucoup de cinéastes capables de faire passer une épopée grecque pour une promesse de box-office mental. Lui, si.

La droite s’énerve, Nolan encaisse
Sauf que la polémique autour du casting et de la « fidélité » historique révèle aussi un vieux malentendu : on continue de demander à un film de fiction de fonctionner comme un document d’archive. C’est absurde, mais c’est devenu un sport national. Un long métrage comme The Odyssey n’a pas pour vocation de faire la leçon d’histoire au premier rang du lycée ; il doit fabriquer une expérience, une tension, un imaginaire. Si le film échoue, on le dira pour de bonnes raisons. S’il réussit, les débats sur l’authenticité paraîtront surtout être le bruit de fond d’une époque qui adore s’indigner avant même d’avoir vu l’objet.
Ben Shapiro, en bon polémiste professionnel, a compris l’intérêt du geste : s’approprier le film tout en désamorçant une partie des critiques venues de son propre camp. C’est malin, évidemment. Mais c’est aussi révélateur d’une chose : Nolan est devenu si puissant qu’il peut absorber des lectures contradictoires sans perdre sa ligne de force. Le gars ne fait pas des films, il fabrique des champs magnétiques. Et quand même un commentateur conservateur vient vous dire que vous tenez un chef-d’œuvre, c’est qu’il se passe quelque chose de plus gros qu’un simple avis de sortie.
Homère au pays du marketing, ou l’art de vendre l’Iliade sans l’Iliade
À ce stade, on peut aussi lire cette affaire comme un symptôme de l’économie hollywoodienne actuelle. Les studios ne vendent plus seulement des films ; ils vendent des positions, des controverses, des récits autour du récit. Un projet comme The Odyssey coche toutes les cases du fer de lance industriel : auteur prestigieux, matière patrimoniale, potentiel de prestige, potentiel de débat, et, si tout se passe bien, potentiel de jackpot. La poule aux œufs d’or, aujourd’hui, ce n’est plus seulement la franchise à rallonge. C’est aussi le film-événement qui fait parler avant de faire entrer les spectateurs en salle.
Et Nolan, là-dedans, reste un cas à part. Il a compris depuis longtemps que le public adulte aime encore qu’on le prenne au sérieux sans le faire bailler. Il sait manier le spectaculaire sans le réduire à une soupe d’effets. Il sait aussi, ce qui n’est pas rien, que le prestige n’est pas un gros mot quand il s’accompagne d’une vraie mise en scène. Alors oui, les cris d’orfraie sur le casting feront du bruit. Oui, les débats sur l’exactitude historique continueront de tourner comme des moulins à vent. Mais le film, lui, avance déjà dans l’imaginaire collectif comme un mastodonte. Et quand un mastodonte de cette taille se met en route, les petits indignés ont souvent juste le temps de courir derrière.
Au fond, le plus intéressant n’est peut-être pas que Ben Shapiro ait aimé The Odyssey. C’est qu’il ait dû le dire en désamorçant, à moitié, la machine à scandale qui l’entoure. Dans le cinéma contemporain, même les compliments ressemblent à des prises de position. Et avec Nolan, on ne parle jamais seulement d’un film : on parle d’un système de croyance, d’un rapport au grand spectacle, d’une idée presque insolente selon laquelle le cinéma peut encore être un événement culturel majeur. Franchement, on n’allait pas demander à Homère de se tenir tranquille, si ?
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




