Disney n’a jamais vraiment su quoi faire de Tiana après 2009, alors la maison aux grandes oreilles tente à nouveau le coup du live-action. Cette fois, elle s’offre deux noms qui ont un peu plus de nerf que la moyenne des remakes en pilotage automatique : Colman Domingo et Robert O’Hara.
La nouvelle, rapportée par Variety en 2026, a de quoi faire lever un sourcil et reposer une question qu’Hollywood adore esquiver : pourquoi revenir encore à La Princesse et la Grenouille ? Le long métrage d’animation de 2009, réalisé par Ron Clements et John Musker, avait marqué un retour de Disney au dessin traditionnel, avec une Nouvelle-Orléans stylisée, une héroïne enfin centrale dans le canon des princesses et une bande-son qui tenait la route. Au box office mondial, l’opus avait dépassé les 270 millions de dollars, pour un budget estimé autour de 105 millions. Pas un triomphe façon La Reine des neiges, mais assez pour installer Tiana comme une figure importante du catalogue Disney.
Depuis, la firme a transformé son patrimoine en machine à fantasmes et à bilans trimestriels. Les remakes live-action se sont enchaînés à un rythme de chaîne de montage : certains ont rapporté gros, d’autres ont surtout rappelé qu’une image en chair et en os ne suffit pas à fabriquer de la magie. Et c’est là que le dossier Tiana devient intéressant. Parce qu’à force de recycler ses classiques, Disney se retrouve face à un dilemme très simple : soit on refait la même soupe, soit on accepte de réécrire un peu le mythe. Et pour une fois, le choix des auteurs laisse espérer autre chose qu’un simple calque en costume.
Une princesse, deux plumes et pas mal de pression
Colman Domingo n’est pas seulement un acteur de premier plan, capable de passer de Rustin à Sing Sing avec une autorité tranquille ; il a aussi une vraie présence d’écriture dans sa trajectoire artistique, ce qui change des scénarios confiés à des faiseurs anonymes. Robert O’Hara, lui, vient du théâtre, de la mise en scène et d’une écriture qui aime les angles morts, les tensions de classe, les identités qui grincent. Autrement dit, on n’est pas dans le duo de circonstance sorti d’un chapeau marketing. On est plutôt face à deux profils susceptibles de regarder Tiana autrement que comme une simple icône de merchandising.
Et c’est là que le projet peut soit décoller, soit se vautrer dans la glu habituelle. Le film de 2009 avait déjà un sous-texte social assez net : une héroïne noire, travailleuse, ambitieuse, coincée entre rêve personnel et réalité économique dans une Amérique fantasmée des années 1920. Le problème, c’est que Disney a souvent tendance à lisser ce type de matière dès qu’il passe en prises de vues réelles. On connaît la chanson : un peu de modernité, beaucoup de prudence, et au bout du compte un film qui veut parler de tout sans froisser personne. Le péché originel du studio, c’est de vouloir faire du neuf avec des gants blancs.

Le remake, ce vieux serpent qui se mord la queue
Depuis une dizaine d’années, le live-action Disney fonctionne comme une rente autant qu’une prise de risque. Le studio a compris qu’il pouvait capitaliser sur la nostalgie de plusieurs générations, tout en sécurisant une partie de son exploitation en salles avant la fenêtre de diffusion sur ses propres plateformes. Le modèle est limpide, presque cynique : on prend un titre connu, on vend l’idée de la redécouverte, et on espère que la marque fera le reste. Sauf que le public commence à voir le truc venir de loin. Et quand la promesse artistique est trop maigre, le box office ne pardonne pas toujours.
Dans ce contexte, La Princesse et la Grenouille présente un avantage et un risque. L’avantage, c’est que le matériau d’origine n’a pas été usé jusqu’à la corde comme Le Roi Lion ou La Belle et la Bête. Le risque, c’est justement qu’il n’a pas besoin d’un remake pour exister à nouveau. Ce qu’il lui faut, c’est une vraie relecture, pas un simple passage à la moulinette photoréaliste. Sinon, on ne refait pas un classique : on le met sous cellophane.
Tiana, l’héroïne qu’Hollywood n’a pas vraiment laissée tranquille
Le cas Tiana est plus politique qu’il n’en a l’air. Dans l’histoire récente de Disney, elle reste une exception : première princesse noire du studio, personnage construit autour du travail, du désir d’ascension sociale et d’une forme de dignité qui ne passe pas par la passivité romantique. C’est précisément pour ça qu’un live-action peut devenir intéressant, à condition d’oser regarder ce que le dessin animé effleurait déjà : la question du rêve américain, la ségrégation en arrière-plan, la place des corps noirs dans une mythologie populaire très blanche à l’origine.
Colman Domingo et Robert O’Hara pourraient apporter ce supplément de friction. Pas forcément en alourdissant le propos, mais en refusant le vernis trop lisse. Et franchement, ça ne ferait pas de mal à une franchise qui a trop souvent confondu fidélité et paresse. On ne demande pas à Disney de brûler sa poule aux œufs d’or, juste d’arrêter de la plumer à la chaîne. Tiana mérite mieux qu’un simple retour de flamme en mode photocopieuse.
Reste la grande question, celle qui flotte toujours au-dessus de ce genre d’annonce comme un nuage de fumée de studio : est-ce que le film existera comme œuvre, ou seulement comme ligne de plus dans le tableau Excel d’un géant du divertissement ? Avec deux auteurs de cette trempe, l’espoir n’est pas absurde. Mais à Hollywood, l’espoir, on le sait, finit souvent en note de développement. Et parfois, c’est déjà beaucoup trop poli.
Bande-annonce VF de La Princesse et la Grenouille
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




