Christopher Nolan a beau tourner en mode grand-messe antique, il n’a pas oublié son petit truc à lui : prendre des visages qu’on croit connaître par cœur et les recharger en électricité. Dans The Odyssey, John Leguizamo débarque en Eumaeus, et forcément, on se dit qu’on l’a déjà vu mille fois. C’est vrai. Et c’est précisément pour ça que ça marche.
Adaptation du poème attribué à Homère, The Odyssey s’annonce comme l’un des gros morceaux de l’été 2026, avec Matt Damon en Ulysse, Anne Hathaway, Lupita Nyong’o, Tom Holland, Elliot Page, James Remar et Leguizamo dans la distribution. Sortie annoncée en France et dans les salles américaines le 17 juillet 2026, le film prolonge le goût de Nolan pour les dispositifs à grande échelle, les tournages en dur et les castings où chaque second rôle semble taillé dans le marbre. D’après les propos rapportés par Polygon, Leguizamo a décrit un plateau sans téléphones, une cadence éprouvante et un Nolan physiquement présent, caméra à l’épaule, dans le vent, le froid, la poussière. Le genre de méthode qui fait toujours parler, parce qu’elle ressemble autant à une discipline d’atelier qu’à une petite religion de plateau. Chez Nolan, l’acteur n’est pas posé dans un décor : il est jeté dedans, et tant pis pour le confort.
Dans ce cadre, Eumaeus n’est pas un simple passeur de répliques. C’est l’allié, le refuge, le type qui aide Ulysse à revenir dans son propre récit. Et Leguizamo, avec sa gueule instantanément reconnaissable, son énergie de survivant et sa capacité à passer du drame au burlesque sans perdre une miette de crédibilité, est presque trop parfait pour ça. Il a ce truc rare : il peut être le centre du cadre ou le détail qui le fissure. Le rôle lui va comme un gant, parce qu’il a passé sa carrière à jouer les hommes de passage qui finissent par voler la scène.
Le visage de l’ami qu’on croit avoir déjà croisé
Pour comprendre pourquoi Leguizamo semble familier dès qu’il apparaît, il faut remonter loin. Son premier crédit au cinéma date de Mixed Blood en 1984, et sa première apparition télé notable passe par Miami Vice. Depuis, il n’a jamais cessé de circuler entre cinéma, télévision, doublage, stand-up et théâtre. Ce n’est pas une filmographie, c’est un système d’irrigation. Il a commencé à se faire une place dans l’imaginaire populaire avec Super Mario Bros. en 1993, adaptation live-action devenue objet culte malgré elle, puis il a enchaîné les métamorphoses : Tybalt incendiaire dans Romeo + Juliet de Baz Luhrmann, Toulouse-Lautrec blessé et lumineux dans Moulin Rouge!, ou encore le père de famille cabossé de To Wong Foo, Thanks for Everything! Julie Newmar, qui lui vaut une nomination aux Golden Globes.
Le point commun entre ces rôles ? Une manière de ne jamais jouer la simple fonction. Même quand il n’a que quelques scènes, Leguizamo injecte une histoire entière dans la posture, le débit, le regard. Il n’interprète pas seulement un personnage, il lui fabrique un passé, une fatigue, une nervure. C’est ce qui le rend si utile dans une fresque comme celle de Nolan : Eumaeus doit exister vite, mais profondément. Leguizamo sait faire ça les doigts dans le nez, et sans jamais donner l’impression de forcer le trait.

Du Menu à l’Olympe : le grand écart, son sport préféré
La carrière de John Leguizamo ressemble à une démonstration permanente de souplesse. Il peut aller chercher le grotesque, le tragique, le satirique, le populaire, parfois dans la même décennie, sans que ça sente la stratégie de carrière cousue de fil blanc. Dans The Menu de Mark Mylod, il incarnait une star de cinéma grotesquement privilégiée, personnage qui, sous ses dehors de diva, servait une satire assez féroce du luxe et du spectacle. Dans Encanto, il prêtait sa voix à Bruno, ce membre de la famille Madrigal qu’on préfère ne pas nommer, preuve qu’il peut aussi exister dans l’animation sans perdre sa singularité.
Et puis il y a les détours plus sombres : When They See Us d’Ava DuVernay, où il participe à une série sur l’injustice faite aux Exonerated Five, ou encore ses projets plus récents comme The Power et Smoke. On est loin du simple faire-valoir. Leguizamo a toujours navigué entre les registres, avec cette intelligence de plateau qui consiste à comprendre où se trouve la tension d’une scène avant même que la scène ne commence. C’est peut-être ça, sa vraie signature : il n’a jamais eu besoin d’être “le héros” pour être indispensable.
Le Nolanverse, version swineherd
Dans la filmographie de Nolan, les personnages secondaires ont rarement le luxe d’être anecdotiques. Même les rôles périphériques servent une mécanique plus vaste, souvent obsédée par le temps, la mémoire, la loyauté et la perte. Eumaeus, dans The Odyssey, entre pile dans cette logique : un homme simple en apparence, mais essentiel à la survie du récit. Nolan adore ce genre de figures qui paraissent modestes et finissent par tenir tout l’édifice. On pense à Alfred, Lucius, Catwoman, ou à ces scientifiques, soldats et intermédiaires qui deviennent les véritables charnières émotionnelles de ses films.
Leguizamo, lui, apporte autre chose qu’une présence de prestige. Il amène une mémoire du cinéma populaire, du théâtre, de la comédie nerveuse, du doublage, du drame social. Il est à la fois un visage de blockbuster et un acteur de composition. Dans une adaptation aussi attendue, cette double appartenance compte énormément. Parce qu’au fond, The Odyssey n’a pas seulement besoin de stars : il lui faut des corps narratifs, des acteurs qui portent déjà en eux une histoire de spectateur. Et Leguizamo, là-dessus, c’est un petit trésor de cinéma ambulant.
Alors oui, quand il apparaît en Eumaeus, on a l’impression de reconnaître quelqu’un. Pas seulement un acteur, mais une carrière entière qui a appris à se faufiler partout sans perdre sa couleur. Ce qui, chez Nolan, n’est jamais un accident. Le 17 juillet 2026, on verra si le poète anglais de la précision mécanique sait aussi faire chanter un vieux compagnon d’Ulysse. Avec Leguizamo dans le coin, on parierait bien que oui. Et franchement, ce serait dommage de miser contre lui.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




