Avant de devenir la reine des comédies romantiques, Meg Ryan a fait un détour par un western télé qui avait tout pour intriguer et presque rien pour survivre. Wildside, diffusée en 1985 sur ABC, n’a tenu que six épisodes, mais son cas raconte à merveille comment une série peut se faire plier en deux par une grille de programmes mal lunée.
On est en 1985, la télévision américaine adore encore les paris de réseau, mais elle n’a pas beaucoup de tendresse pour les hybrides mal rangés. Wildside arrive dans un contexte déjà hostile : les westerns ne font plus recette comme à l’époque de Bonanza ou Gunsmoke, et la concurrence du jeudi soir à 20 heures ressemble à un champ de mines. Face à elle, NBC aligne The Cosby Show et Family Ties, pendant que CBS dégaine Magnum, P.I.. Autant dire que le pauvre cheval de Wildside partait avec les jambes attachées. Le péché originel de la série, c’est moins son concept que son horaire de diffusion : une case qui sent le sabotage plus que la stratégie.
À l’époque, Meg Ryan n’est pas encore la star de Quand Harry rencontre Sally… ni l’icône de la romcom des années 1990. Elle sort d’un passage remarqué dans le soap As the World Turns, et sa présence dans Wildside dit déjà quelque chose de sa trajectoire : une actrice capable d’entrer dans un ensemble sans écraser le cadre, avec cette vivacité un peu mutine qui fera plus tard des merveilles chez Rob Reiner. En face, le vrai fer de lance du casting s’appelle Howard Rollins, nommé à l’Oscar pour Ragtime et promis à une belle ascension télévisuelle avec In the Heat of the Night. Ryan n’est pas encore la tête d’affiche, mais elle est déjà ce petit courant électrique qui donne envie de rester devant l’écran.
Un A-Team en bottes de cuir, avec plus de poudre et moins de bon sens
Le concept de Wildside tient du bricolage réjouissant : une bande d’anciens hors-la-loi protège une petite ville de Californie, dans une version de l’Ouest qui lorgne vers la série d’action plus que vers le western crépusculaire. On pense à The A-Team transposé au XIXe siècle, avec des personnages aux noms qui claquent comme des pseudonymes de roman de gare : Bannister Sparks, Brodie Hollister, Varges de la Cosa, Prometheus Jones. Rien que ça, ça sent la série qui a compris qu’un bon casting commence parfois par un bon prénom. Le genre se prend moins au sérieux qu’il ne le devrait, et c’est précisément ce qui le rend sympathique.
Le plus amusant, c’est que la série semble avoir trouvé son ton dans une forme de comédie d’action très écrite, avec des échanges vifs et une violence contournée par les contraintes du prime time. Impossible de montrer les héros tuer à tour de bras à 20 heures sur ABC, alors on sort les lasso, les coups de poing et la dynamite comme des outils de ménage. Ce n’est pas du grand western classique, ni du pur pastiche, mais un objet intermédiaire, un peu bancal, donc potentiellement délicieux. On n’est pas loin de ces séries qui, faute de moyens ou de liberté, inventent une énergie de contrebande. Et franchement, ça a plus de gueule qu’un produit calibré au millimètre.

Meg Ryan avant le mythe, déjà la petite étincelle
Ce qui rend Wildside intéressant aujourd’hui, ce n’est pas seulement son statut de série perdue. C’est aussi le miroir qu’elle tend à la carrière de Meg Ryan. En 1985, elle n’a pas encore trouvé le rôle qui la fera entrer dans l’Olympe des stars bankables, mais elle possède déjà cette présence de comédienne qui capte la lumière sans en faire des tonnes. Dans Wildside, elle joue Cally Oaks, éditrice du journal local, une femme instruite, vive, capable de citer Agamemnon et Achille sans avoir l’air de réciter un manuel scolaire. On sent poindre ce mélange de légèreté et d’intelligence qui deviendra sa marque, bien avant que Hollywood ne la transforme en machine à fantasmes romantique. Le rôle n’a pas la taille d’un monument, mais il laisse voir la future Meg Ryan, celle qui sait faire pétiller une scène sans la forcer.
Il y a aussi quelque chose de méta dans cette série oubliée : Meg Ryan y incarne déjà une figure de médiation, une femme qui observe, raconte, relie les hommes d’action entre eux. Plus tard, sa filmographie jouera souvent sur cette capacité à faire passer l’émotion par l’écoute, la repartie, le regard. Ici, elle est encore dans la phase où Hollywood ne sait pas très bien quoi faire d’elle, ce qui est souvent le moment le plus intéressant d’une carrière. Les studios adorent les produits finis ; on, on préfère les états de naissance. Ça a plus de nerf, plus de risque, plus de vie. Avant le mythe, il y a souvent une série mal diffusée à 20 heures un jeudi.
Six épisodes et puis s’en va, comme un mauvais rendez-vous avec l’histoire
La disparition rapide de Wildside n’a rien d’un mystère. Entre la concurrence frontale des gros succès de l’époque, le désamour du public pour le western télévisé et une programmation franchement suicidaire, la série n’avait pas beaucoup de marges. Elle n’a duré que six épisodes, ce qui, dans le grand bazar des annulations américaines, la place dans la catégorie des objets qu’on regrette d’autant plus qu’ils ont à peine eu le temps d’exister. Le plus frustrant, c’est qu’elle semble avoir eu assez de personnalité pour survivre à une saison complète si on lui avait laissé respirer. ABC a visiblement confondu lancement et mise à mort, ce qui est une manière assez élégante de rater un rendez-vous.
Et puis il y a cette ironie délicieuse : une série sur des hors-la-loi, portée par un futur monstre sacré du cinéma populaire, sabotée par les règles très sages du réseau. On est pile dans ce moment où la télévision américaine hésite entre l’audace de l’ancienne fabrique à séries et la standardisation qui va tout lisser. Wildside n’a pas changé l’histoire du petit écran, mais elle dit quelque chose de l’époque, de ses arbitrages, de ses peurs, de ses angles morts. C’est peut-être pour ça qu’on a envie de la revoir, ou au moins d’en sauver des miettes. Les séries mortes trop tôt ont souvent plus de charme que les succès trop bien élevés.
Alors oui, Wildside est aujourd’hui une curiosité quasi fantôme, introuvable en streaming et réduite à quelques traces. Mais les fantômes, au cinéma comme à la télé, ont parfois meilleure mémoire que les plateformes. Et si un jour elle ressurgit quelque part, on parie que l’équipe de la rédaction ira jeter un œil, ne serait-ce que pour revoir Meg Ryan avant la gloire, dans un Ouest où la dynamite servait de ponctuation. Pas mal, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




