Avec Watchmen, HBO n’a pas seulement relancé un monument de la pop culture : la chaîne a aussi ravivé une vieille guerre de crédit, d’ego et de droit moral entre Alan Moore et Dave Gibbons. Et comme souvent avec Moore, le débat dépasse largement la simple ligne au générique ; il touche à la question qui fâche depuis des décennies : qu’est-ce qu’on adapte, au juste, quand on prétend transposer une œuvre pensée pour un médium précis ?
Pour rappel, Watchmen naît en 1986-1987 chez DC Comics, dans le sillage de la grande déflagration des comics “adultes” des années 1980, au moment où le genre super-héroïque se regarde dans le miroir et n’aime pas trop ce qu’il voit. Alan Moore au scénario, Dave Gibbons au dessin : le duo fabrique un objet qui n’est pas seulement un récit de justiciers masqués, mais une machine à démonter l’idée même de mythe héroïque. En 2009, Zack Snyder en tire un long métrage de 2h43, visuellement très fidèle, commercialement modeste au regard de son budget de production estimé autour de 130 millions de dollars, et artistiquement discuté jusque dans les couloirs de la rédaction (notre chère manie de chipoter sur le montage n’y est pas pour rien). En 2019, Damon Lindelof reprend le matériau pour HBO et change de braquet : on n’est plus dans la simple adaptation, mais dans la continuation critique, avec Regina King, Jeremy Irons et Yahya Abdul-Mateen II en fer de lance.
Le point de friction, lui, est limpide. Alan Moore a toujours refusé d’associer son nom aux adaptations de ses travaux, estimant que certaines idées de Watchmen reposent sur des effets propres à la bande dessinée, impossibles à reproduire tels quels au cinéma ou à la télévision. Dave Gibbons, à l’inverse, s’est montré beaucoup plus ouvert aux transpositions. Résultat : HBO et les films liés à l’univers créditent Gibbons comme co-créateur reconnu, sans Moore. Ce n’est pas un caprice de générique ; c’est une manière de dire qui accepte le jeu de la réécriture et qui le refuse frontalement.
Le médium, ce petit tyran qu’on oublie trop vite
En réalité, Watchmen n’a jamais été un simple “bon matériau” à adapter. Le comic original repose sur une architecture de page, de cases, de symétries et de contrepoints visuels qui fait partie du sens. Quand Moore expliquait à Entertainment Weekly en 2008 que l’œuvre avait été conçue pour exploiter ce que les autres médias ne savent pas faire, il ne faisait pas de la pose d’auteur maudit : il rappelait une évidence technique. Une bande dessinée n’est pas un scénario filmé en avance, et l’on continue pourtant à faire comme si Hollywood pouvait tout absorber sans perte. C’est un peu sa religion, sa poule aux œufs d’or, son péché originel.
La série HBO, elle, a compris qu’il fallait contourner le piège. Plutôt que de refaire l’histoire de Rorschach, du Docteur Manhattan ou d’Ozymandias en version premium, Lindelof déplace la focale vers Tulsa, Oklahoma, et Angela Abar, alias Sister Night. Le premier épisode s’ouvre même sur le massacre de Black Wall Street en 1921, événement historique réel qui donne à l’ensemble une charge politique autrement plus frontale que le film de 2009. Là, on ne “modernise” pas Watchmen à la va-vite ; on le branche sur une autre mémoire américaine, plus sale, plus brûlante. La série ne copie pas le comic : elle le met au travail.

Moore, Gibbons, et le grand partage des sensibilités
Le cas Moore n’a rien de mystérieux pour qui suit sa carrière. L’homme a toujours défendu une idée très stricte de l’intégrité d’une œuvre, et son rapport aux adaptations ressemble à un refus de passer le flambeau à des industries qu’il juge trop promptes à avaler les singularités. En 2022, dans GQ, il disait en substance qu’il ne voulait pas être associé à des objets qu’il estimait éloignés de son travail et de sa lecture du monde. On peut trouver ça raide, mais ce n’est pas incohérent. Moore n’aime pas qu’on transforme ses récits en franchise, point. Et franchement, qui peut lui reprocher de voir venir la machine à fantasmes à trois kilomètres ?
Dave Gibbons, lui, incarne l’autre versant : celui de l’artiste qui accepte la circulation des formes. Son nom apparaît comme consultant sur la série HBO et sur l’adaptation animée en deux parties sortie en 2024, preuve qu’il accompagne volontiers les métamorphoses de l’œuvre. Ce n’est pas un détail administratif ; c’est une position esthétique. Gibbons appartient à cette génération de créateurs de comics qui savent que le médium a gagné en prestige précisément parce qu’il a cessé d’être étanche. Il a travaillé sur Green Lantern, The Flash, Superman, Kingsman : bref, il a passé sa carrière à voir ses images voyager. Chez lui, l’adaptation n’est pas une trahison, c’est une seconde vie.
HBO, ou l’art de faire du prestige avec du matériau brûlant
À sa sortie, la série de 2019 a récolté 11 Primetime Emmys, preuve que la télévision premium adore récompenser les objets qui ont l’air de penser plus vite que les autres. Mais au-delà des trophées, ce qui a frappé, c’est la manière dont Watchmen a articulé brutalité policière, suprémacisme blanc et mémoire historique sans se contenter d’un vernis de sérieux. On pouvait discuter certains choix, bien sûr, mais l’ensemble avait une tenue rare, et une vraie colonne vertébrale. Pas du “dark” de supermarché, pas du nihilisme en kit. Du travail, du vrai.
Et c’est là que la question du crédit devient presque politique. En créditant Gibbons seul, les versions HBO et Snyder disent quelque chose de la manière dont l’industrie aime simplifier les origines : un auteur visible, un autre qu’on efface, et le public qui consomme le tout comme un label. Sauf que Watchmen n’est pas un logo, c’est un champ de tensions. Le comic, le film, la série, l’animation : chaque version raconte autant son époque que l’histoire qu’elle prétend reprendre. Le vrai sujet n’est pas qui signe le générique, mais qui a le droit de dire ce que Watchmen veut encore dire en 2026.
Et puis, soyons honnêtes : si Alan Moore n’a jamais voulu voir son nom flotter au-dessus de ces adaptations, c’est aussi parce qu’il sait très bien qu’une œuvre, une fois lâchée dans le grand cirque audiovisuel, ne revient jamais tout à fait intacte. C’est le prix du passage à l’écran. Parfois, ça donne un chef-d’œuvre. Parfois, un objet bancal. Parfois, un débat de générique qui dure quinze ans. Pas mal pour une bande dessinée, non ?
Bande-annonce VF de Watchmen
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




