Avant que Hollywood ne transforme la suite non autorisée en sport de combat industriel, la littérature de science-fiction avait déjà trouvé le moyen de faire n’importe quoi avec un grand sérieux. Entre H.G. Wells, les rééditions américaines trafiquées de The War of the Worlds et le roman de Garrett P. Serviss, Edison’s Conquest of Mars, on tient un cas d’école : la machine à fantasmes ne date pas d’hier, et Thomas Edison y joue le héros comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Pour remettre un peu d’ordre dans ce joyeux bazar, on part d’un point simple : The War of the Worlds, publié en 1898 par H.G. Wells, n’est pas seulement un classique de la SF, c’est aussi un texte politique, né dans le contexte de l’impérialisme britannique de la fin du XIXe siècle. Le roman a d’abord circulé en feuilleton dans Pearson’s Magazine de avril à décembre 1897, sous le titre Fighters from Mars, avant d’être repris dans des éditions américaines remaniées. La Library of Congress a documenté ces versions transatlantiques, et le détail compte : les Martiens n’y débarquent plus à Londres mais à New York, voire à Boston selon les adaptations imprimées. Wells, lui, détestait ces bidouillages. On le comprend. Quand un texte devient un terrain de jeu éditorial, la table rase n’est jamais loin.
Le plus savoureux, c’est que ces versions américaines ont ouvert la porte à un objet encore plus étrange : une suite publiée sans l’accord de Wells, écrite par Garrett P. Serviss, astronome et auteur de SF, et centrée sur Thomas Edison. Oui, l’inventeur, le vrai, encore vivant à l’époque, propulsé en chef de guerre interplanétaire. On est en 1898, et déjà quelqu’un se dit que le bonhomme mérite un rayon de la mort, des engins antigravité et une croisade spatiale. Le culte du génie américain venait de trouver sa poule aux œufs d’or.
Quand la planète rouge devient un terrain de jeu pour les puissants
Dans Edison’s Conquest of Mars, l’humanité se serre les coudes face au retour possible des Martiens. Le roman aligne des figures politiques et symboliques de l’époque comme dans un crossover avant l’heure : William McKinley, Kaiser Wilhelm, la reine Victoria, l’empereur Mutsuhito. Serviss ne fait pas dans la demi-mesure, il transforme l’actualité mondiale en casting XXL, avec Edison au centre du dispositif, ingénieur, stratège et sauveur de l’espèce. On croirait presque un prototype de franchise avant la lettre, sauf qu’ici personne ne parle encore de budget marketing ou de post-production à rallonge.
Le roman enchaîne les idées folles : technologie martienne récupérée, armes à énergie, flotte de vaisseaux, bataille spatiale, exploration de la Lune, esclaves humains sur Deimos, pyramides attribuées aux Martiens, puis inondation de Mars pour balayer l’ennemi. C’est du grand n’importe quoi ? Oui, et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Serviss ne prolonge pas Wells, il le remixe à la hache, avec l’assurance d’un studio qui aurait confondu adaptation et surenchère.
Le feuilleton, ce vieux moteur à cliffhangers
Ce qui frappe, c’est la logique industrielle avant l’heure. À la fin du XIXe siècle, le roman-feuilleton fabrique déjà des attentes, des relances, des effets de manche. Dickens l’avait compris bien avant tout le monde, et Wells aussi, par la force des choses. Les journaux américains reprennent, découpent, déplacent, réécrivent. On n’est pas encore dans l’ère du reboot, mais on en sent le parfum : même récit, autre ville, autre ton, autre cible, autre appétit. Le public veut du plus, du plus vite, du plus fort. Ça vous rappelle quelque chose ?

La différence, c’est que la SF naissante n’est pas encore corsetée par les règles de la propriété intellectuelle telle qu’on la connaît aujourd’hui. Alors oui, Edison’s Conquest of Mars ressemble à un spin-off pirate, à une fanfiction publiée en kiosque, à une suite opportuniste qui prend un grand auteur et le passe à la moulinette du patriotisme technologique. Mais on aurait tort d’y voir juste une curiosité poussiéreuse. Le texte dit déjà quelque chose de très moderne : la pop culture adore recycler ses mythes, les gonfler, les nationaliser, les transformer en machines à projection collective. Le monstre sacré, ici, ce n’est pas Wells : c’est l’idée qu’on peut toujours faire mieux, ou plus bruyant.
Thomas Edison, demi-dieu de papier
Le choix d’Edison n’a rien d’anodin. À la charnière du siècle, il incarne l’invention, la modernité, l’électricité, la foi dans le progrès. Le transformer en conquérant de Mars, c’est faire de l’ingénieur un héros mythologique, presque un avatar de l’Amérique triomphante. On est loin du savant fou isolé dans sa tour : ici, la science devient diplomatie, armement, expansion. Et l’on voit déjà poindre cette vieille tentation hollywoodienne de faire d’un homme une marque, puis d’une marque un monde. Le futur, chez Serviss, a déjà des airs de blockbuster avant l’heure.
Évidemment, on peut sourire devant l’ampleur du délire. Mais ce serait rater le plus intéressant : ces récits bricolés montrent à quel point la SF a toujours été un champ de bataille idéologique. Wells écrivait contre l’impérialisme ; Serviss répondait avec un récit de revanche, d’unité mondiale et de supériorité technique. Même matière, deux visions du monde. Entre les deux, il n’y a pas seulement un roman de plus : il y a une guerre de récits.
Et c’est peut-être pour ça que cette bizarrerie continue de nous parler. Pas parce qu’elle est « culte », mot qu’on colle à tout et n’importe quoi comme un pansement chic, mais parce qu’elle révèle une mécanique toujours vivante : dès qu’un succès existe, quelqu’un veut le prolonger, le détourner, le nationaliser ou le vendre plus fort. La suite non autorisée, c’est le péché originel de l’industrie des franchises. Le reste, on le connaît : univers étendu, relectures, reboots, suites à rallonge, et ce petit frisson de voir un objet de fiction se faire dévorer par sa propre descendance. Thomas Edison sur Mars, c’est un peu la première fois où la pop culture se dit : et si on poussait le bouchon encore plus loin ?
Alors oui, ce roman existe bel et bien, et oui, il est toujours lisible aujourd’hui. Ce qui n’est pas rien : on tient là un fossile de l’imaginaire industriel, un ancêtre de nos obsessions de suite et de surenchère. Et franchement, entre un rayon de la mort victorien et un algorithme de plateforme, la différence n’est peut-être pas aussi grande qu’on voudrait le croire.
Bande-annonce VF de La Guerre des mondes
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




