On croyait connaître les petits plaisirs coupables de Batman Forever : les costumes fluo, Tommy Lee Jones en roue libre, Val Kilmer en chauve-souris de vitrine. Sauf qu’il y avait aussi un détail de production bien plus croustillant que prévu : les deux acolytes de Double-Face ont failli s’appeler Leather et Lace, avant que Warner ne sorte le coupe-ongles moral.
Sorti en 1995, réalisé par Joel Schumacher et porté par Val Kilmer, Jim Carrey, Tommy Lee Jones, Nicole Kidman et Chris O’Donnell, Batman Forever a rapporté environ 336 millions de dollars dans le monde pour un budget de production estimé à 100 millions. À l’époque, Warner Bros. cherche à remettre la franchise Batman sur des rails plus grand public après les ténèbres burtoniennes, avec une stratégie très claire : du spectacle, des couleurs, des gadgets, et surtout une classification suffisamment souple pour faire entrer un maximum de monde en salles. On est en plein milieu des années 1990, quand le blockbuster de studio adore jouer les équilibristes entre provocation et produits dérivés. Et Schumacher, lui, n’a jamais été du genre à faire semblant d’aimer la tiédeur.
Dans ce contexte, Sugar et Spice, incarnées par Drew Barrymore et Debi Mazar, prennent une dimension assez savoureuse. Le duo accompagne Double-Face dans une logique de miroir permanent : douceur contre agressivité, innocence contre domination, fantasme pop contre menace de cartoon adulte. Leur simple présence raconte déjà le film : Batman Forever veut être sage sans cesser de frimer.
Leather, Lace et le grand ménage de printemps
Le détail le plus drôle, c’est évidemment ce glissement de vocabulaire. Joel Schumacher a expliqué en 2015 à The Hollywood Reporter que les personnages avaient d’abord été baptisés Leather et Lace, avant que le studio ne juge le tout un peu trop explicite et ne demande une version plus acceptable pour le grand public. Le résultat ? Sugar et Spice, soit le vernis de comptine et le sous-entendu rangé dans un tiroir. On a connu des arbitrages de studio plus subtils, franchement.
Ce changement n’est pas anecdotique : il dit beaucoup de la manière dont Hollywood domestique ses propres pulsions. Leather et Lace renvoient à un imaginaire de lingerie, de fétichisme, de mise en scène du corps. Sugar et Spice, eux, réinjectent la référence à la ritournelle enfantine, avec ce petit parfum de perversion polie qui colle si bien au film. Schumacher ne perd pas tout à fait son idée, il la passe simplement au filtre du PG-13. En gros, le studio a gardé la fessée et retiré le cuir.

Une Gotham qui aime les corsets
Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que Batman Forever n’a jamais eu peur de flirter avec une esthétique queer très visible. Schumacher, cinéaste ouvertement gay, construit une Gotham où les silhouettes, les matières et les poses comptent autant que les répliques. Les deux femmes de Double-Face, avec leurs corsets opposés, leurs maquillages contrastés et leur façon de surgir comme des figures de fantasme, participent de cette logique de sur-signification permanente. Rien n’est neutre, tout est costume, posture, surface.
On peut bien sûr y voir une concession au regard masculin hétéro, puisque le film aligne les corps féminins comme autant de variations décoratives. Mais ce serait rater le cœur du truc. Sugar et Spice ne servent pas seulement à faire joli dans le cadre : elles épaississent le sous-texte du film, où Batman et Robin forment déjà un duo émotionnel bien plus central que n’importe quelle romance plaquée. Grant Morrison l’a formulé avec sa franchise habituelle dans The Guardian : « Batman est très, très gay. Il n’y a aucun doute là-dessus » ; et la rédaction ne va pas faire semblant de découvrir ça en 2026, merci bien. Les films de Schumacher, avec leurs excès de texture et leurs personnages qui se regardent comme s’ils étaient dans une parade permanente, donnent à cette lecture une sacrée consistance.
Le studio, ce grand styliste de la pudeur
À ce stade, le plus amusant reste peut-être la manière dont Warner a voulu lisser le tout sans vraiment le neutraliser. Batman Forever demeure un objet de compromis : assez extravagant pour exister comme curiosité pop, assez policé pour rester un blockbuster familial, assez chargé sexuellement pour faire grimacer les parents et sourire les ados. C’est là que le film devient plus intéressant que sa réputation de simple transition entre Burton et Batman & Robin.
Car derrière les noms de Sugar et Spice, il y a tout le logiciel hollywoodien de l’époque : la peur du trop cru, l’amour du clinquant, le besoin de vendre une imagerie sans assumer complètement ce qu’elle raconte. Schumacher, lui, savait très bien ce qu’il faisait. Et si Leather et Lace avaient survécu, on aurait peut-être eu un film encore plus frontal, encore plus insolent, encore plus bizarre. Ce qui, soyons honnêtes, n’aurait pas été un mal. À Gotham comme à Hollywood, la censure adore les dentelles tant qu’elle peut prétendre qu’il s’agit d’un ruban.
Au fond, c’est peut-être ça, la vraie blague de Batman Forever : un film qui voulait jouer les sages tout en laissant dépasser le cuir. Et on ne parle même pas de la Batmobile.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




