Avant que Michael Keaton n’enfile la cape, Tim Burton avait déjà commencé à bâtir son petit club des revenants avec Beetlejuice. Et dans ce Batman de 1989, il existait même un troisième fantôme de cette famille : Catherine O’Hara, annoncée un temps comme victime du Joker, puis évaporée du montage comme un mauvais présage.
Pour replacer le bazar dans son époque, on parle d’un Batman tourné à partir d’octobre 1988 aux studios Pinewood, sorti en 1989, avec un budget de production d’environ 35 millions de dollars et un box-office mondial qui a dépassé les 400 millions. À l’époque, Warner mise gros sur un super-héros encore loin d’être le rouleau compresseur qu’il deviendra plus tard ; le film doit à la fois rassurer les comptables, flatter les amateurs de comics et faire taire les grognons qui trouvaient Keaton trop fragile pour Bruce Wayne. Spoiler : Burton a gagné son pari, et la machine à fantasmes a pris feu. Dans ce contexte, chaque détail de casting compte, même un petit rôle de victime expédiée par le Joker. Chez Burton, le moindre caméo n’est jamais juste un caméo : c’est une pièce du puzzle morbide.
Et c’est là que Catherine O’Hara entre en scène, ou plutôt qu’elle manque d’y entrer.
Un rire de trop, une mort de moins
La source de cette petite énigme vient d’un détail de production et d’une déclaration de l’actrice à l’époque. Catherine O’Hara, déjà vue dans Beetlejuice en Delia Deetz, avait expliqué que Burton lui avait proposé un rôle minuscule mais fatal dans Batman, en s’excusant presque à l’avance parce qu’il s’agissait d’une scène de mort. Le genre de proposition qui, chez Burton, ressemble à une marque d’affection. Dans le film tel qu’il existe, la scène en question correspond très probablement à la présentatrice Becky Narita, incarnée par Kit Hollerbach, contaminée par le Smylex du Joker pendant un faux spot publicitaire. Une séquence tordue, brillante, où Gotham découvre que le rire peut tuer. Le Joker n’y est pas seulement un criminel : il devient une pub ambulante pour la catastrophe.

Pourquoi O’Hara ? Parce qu’elle avait ce rire si particulier, cette manière de faire basculer l’excentricité vers le malaise, exactement ce que Burton adore tordre jusqu’à l’os. Le film de 1989 repose d’ailleurs sur cette idée très simple et très sale : le Joker ne se contente pas de massacrer, il transforme la ville en spectacle de décomposition. Le Smylex, ses cosmétiques empoisonnés, ses victimes qui se tordent de rire avant de mourir, tout ça donne au film une texture de cauchemar pop, entre satire médiatique et carnaval toxique. O’Hara, avec son énergie nerveuse, aurait collé comme un gant à cette logique. Et franchement, on voit bien le petit frisson que ça aurait ajouté. Pas besoin d’en faire des tonnes : un visage, un rire, une grimace, et Gotham prenait encore un coup dans la tronche.
Burton, O’Hara et le club des revenants
Ce qui rend l’histoire savoureuse, c’est qu’elle raconte moins une anecdote de casting qu’une méthode Burton. Le cinéaste aime recycler ses proches, ses muses, ses visages familiers, comme s’il fabriquait un théâtre de compagnie au milieu des studios. Michael Keaton passe de Beetlejuice à Batman ; Winona Ryder deviendra plus tard une autre figure burtonienne ; O’Hara, elle, aurait pu prolonger cette petite dynastie de l’étrange. Le fait qu’elle ait été invitée à la première de Batman et qu’elle ait continué à travailler avec Burton ensuite montre bien qu’on n’est pas dans le drame de coulisses, mais dans la circulation normale d’un cinéma de troupe. Chez Burton, on ne parle pas de fidélité : on parle de contamination heureuse.
Reste que cette disparition dit aussi quelque chose du montage et des arbitrages de Batman. Le film a connu plusieurs révisions de scénario avant son tournage, et dans ce grand tri sélectif, les micro-rôles sont les premiers à sauter. C’est cruel, mais logique : quand on a Jack Nicholson en Joker, Jack Palance en mafieux, Kim Basinger en journaliste et un studio qui veut un blockbuster lisible, on ne garde pas forcément chaque idée de casting jusqu’au bout. O’Hara n’a donc pas été sacrifiée sur l’autel du caprice, mais sur celui d’une économie narrative très hollywoodienne. Une victime de plus, en somme, mais hors champ. Le genre de détail qui fait tout le sel des films qu’on connaît par cœur et qu’on redécouvre quand même, parce qu’ils ont encore des fantômes dans les poches.
Et puis il y a cette idée délicieuse, presque trop belle pour être vraie : Catherine O’Hara, avec son sens du timing et son rire si reconnaissable, aurait pu devenir le premier visage public du Smylex. Rien que pour ça, on aurait aimé voir la bobine. Mais Hollywood adore ses absents. C’est même parfois là qu’il devient le plus drôle. Ou le plus cruel, selon l’humeur du Joker.
Bande-annonce VF de Batman
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




