Batman, c’est le super-héros qui a compris avant les autres qu’on pouvait être à la fois mythe, trauma, détective et produit d’appel. Rotten Tomatoes en a tiré un top 5 qui dit autant la plasticité du personnage que l’histoire du blockbuster moderne.
Pour rappel, le Chevalier noir n’est pas seulement le fer de lance de DC au cinéma : c’est aussi son laboratoire permanent. Depuis Batman de Tim Burton en 1989 jusqu’à The Batman de Matt Reeves en 2022, en passant par la trilogie de Christopher Nolan et les variations animées, le personnage a servi de terrain d’essai à des visions opposées du héros masqué. On a eu le Batman gothique, le Batman réaliste, le Batman enquêteur, le Batman pop, le Batman dépressif qui traîne sa cape comme un étudiant en fin de semestre (et franchement, on l’a tous un peu été). Ce qui rend le classement de Rotten Tomatoes intéressant, ce n’est pas seulement l’ordre des films, mais la manière dont il raconte l’évolution du goût critique autour des super-héros, entre l’ère pré-Internet et les blockbusters récents, plus abondamment chroniqués, donc mécaniquement plus visibles dans les agrégateurs.
Dans cette logique, la sélection met en avant cinq longs métrages qui résument à eux seuls plusieurs décennies de cinéma de genre : Batman Begins (2005), The Batman (2022), The Dark Knight Rises (2012), The LEGO Batman Movie (2017) et The Dark Knight (2008). Autrement dit : cinq façons de dire que Batman n’est jamais tout à fait le même, mais qu’il reste toujours Batman.
Le costume, la ville et la crise d’identité
En apparence, Batman Begins n’a rien du film le plus flamboyant de la saga Nolan. C’est même le plus discret, le plus méthodique, celui qui prend le temps de fabriquer Bruce Wayne avant de lâcher Batman dans les rues de Gotham. Mais c’est précisément là qu’il gagne ses galons. Christopher Nolan y traite l’origine du personnage comme une affaire de construction morale, avec un Gotham inspiré autant par les comics que par une architecture de cauchemar urbain. Le film fonctionne comme une adaptation de Batman: Year One dans l’esprit, sinon dans la lettre, et Christian Bale y trouve l’équilibre rare entre intensité dramatique et étrangeté assumée. C’est le film où Batman devient crédible sans cesser d’être un fantasme.
Face à lui, The Batman de Matt Reeves prend un autre chemin : moins la naissance d’un symbole que son usure, son entêtement, sa rage méthodique. On y retrouve un Bruce Wayne encore enfermé dans sa propre légende, presque plus à l’aise dans l’ombre que dans la lumière, ce qui donne à Robert Pattinson une allure de fantôme en costume. Le film joue la carte du détective, trop rarement exploitée au cinéma, et transforme Gotham en ville malade, poisseuse, presque finie. Il y a du Fincher dans l’air, oui, mais aussi une forme de romantisme noir qui empêche le tout de se réduire à un simple exercice de style. Et puis il y a cette idée, assez belle, que Batman n’est pas seulement une machine à cogner : c’est aussi une figure qui peut encore produire de l’espoir. Pas mal pour un type qui dort debout sous un masque en kevlar.

Quand Nolan sort la grosse artillerie
Avec The Dark Knight Rises, Nolan pousse sa trilogie vers le grand opéra. Le film a ses excès, ses détours, sa monumentalité parfois un peu trop contente d’elle-même, mais il a surtout le courage de conclure. En 2012, au moment où Marvel installe son modèle de franchise à l’échelle industrielle, Nolan choisit de refermer sa propre machine au lieu de la faire tourner jusqu’à l’épuisement. C’est presque un geste de vieux briscard, ou de type qui sait qu’une bonne idée finit toujours par s’abîmer quand on la presse trop. Tom Hardy y impose un Bane massif, physique, presque conceptuel, et la mise en scène trouve dans la séquence du stade une puissance de cinéma pur qui rappelle pourquoi on va encore en salle pour voir des gens en collants se faire mal. Le film n’est pas seulement un final, c’est un point d’arrêt.
Et puis il y a évidemment The Dark Knight, qui reste le sommet du paquet. Le 94 % affiché par Rotten Tomatoes n’explique pas tout, mais il dit quelque chose de la réception quasi unanime du film. Nolan y trouve sa forme la plus ample, la plus sûre, la plus iconique. L’arrivée du Joker, la gestion de l’IMAX, l’ampleur de Gotham, la manière de faire exploser les certitudes morales du récit : tout y est tenu avec une précision de chirurgien et une ambition de démiurge. Heath Ledger ne “vole” pas le film, il le reconfigure. Son Joker n’est pas seulement un grand méchant, c’est une force de dissolution, un agent du chaos qui oblige Batman à devenir autre chose qu’un symbole rassurant. Voilà le vrai tour de force : faire d’un blockbuster un duel philosophique sans le rendre plombant.
Le film qui rigole sans se moquer
Le plus beau coup de ce classement, c’est peut-être The LEGO Batman Movie. Sur le papier, on pourrait croire à une parenthèse commerciale, à un sous-produit malin destiné à faire sourire les adultes nostalgiques et les enfants qui aiment les briques qui volent. En réalité, le film de Chris McKay est une petite machine critique redoutable. Il embrasse toute l’histoire du personnage, du Batman camp au Batman sombre, du justicier solitaire au chef de famille dysfonctionnel, et en tire une comédie qui comprend mieux que beaucoup d’essais sérieux ce que Batman raconte sur la masculinité, la solitude et le besoin pathologique de tout contrôler. C’est drôle, coloré, généreux, et ça ose faire de Robin, Batgirl et Alfred autre chose que des accessoires. Le film a compris que Batman n’est pas seulement une icône : c’est aussi un gag existentiel.
Ce qui relie toutes ces versions, au fond, c’est la capacité du personnage à absorber les époques sans se dissoudre. Batman est assez simple pour être réinventé à l’infini, assez chargé pour porter les obsessions de chaque génération, assez rentable pour nourrir des franchises entières, et assez bizarre pour rester fascinant même quand on croit avoir tout vu. C’est sans doute pour ça que les classements autour de lui ne s’épuisent jamais : on ne compare pas seulement des films, on compare des régimes de cinéma, des manières de filmer la peur, la ville, la justice, le masque. Et dans cette bataille-là, Gotham gagne presque toujours. La vraie question n’est pas de savoir quel Batman on préfère, mais quel Batman on mérite à un moment donné.
À ce stade, on peut bien ergoter sur l’ordre, chipoter sur les absents, regretter Batman: Mask of the Phantasm ou ressortir le vieux Batman de Burton comme un totem. Mais le classement de Rotten Tomatoes a au moins un mérite : rappeler que Batman n’est pas une franchise qui s’use, c’est une machine à fantasmes qui se reprogramme sans cesse. Et tant qu’Hollywood aura besoin d’un demi-dieu en cape pour tester ses nerfs, la chauve-souris n’a pas fini de revenir se poser sur nos écrans. On n’a pas fini d’en parler, et franchement, tant mieux.
Bande-annonce VF de Batman
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




