Andy Weir, l’homme derrière Project Hail Mary et The Martian, a choisi comme film préféré un drame historique de 1968 où Peter O’Toole et Katharine Hepburn se déchirent en famille. Oui, on a vu plus attendu comme réponse de geek spatial.
La source vient d’un échange en ligne relayé par Slashfilm le 9 juillet 2026, à propos d’un auteur qui n’a jamais cessé de marier rigueur scientifique et élan romanesque. Ce n’est pas un détail folklorique : chez Weir, le goût pour les récits de survie, les systèmes fermés et les personnages qui se cognent à des structures de pouvoir très anciennes dit quelque chose de sa manière d’écrire. The Martian de Ridley Scott a dépassé les 630 millions de dollars de recettes mondiales en 2015, avec un budget d’environ 108 millions ; Project Hail Mary, adapté par Phil Lord et Christopher Miller, prolonge cette veine de science-fiction populaire mais jamais paresseuse. On parle donc d’un auteur dont l’imaginaire a déjà servi de fer de lance à Hollywood, pas d’un collectionneur de blu-rays qui cite un classique pour faire son intéressant au dîner. Et pourtant, son film fétiche n’a rien d’un blockbuster cosmique : c’est un huis clos monarchique, venimeux et très bavard.
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, le choix surprend, puis il devient limpide. Un écrivain qui aime les mécaniques précises, les dilemmes moraux et les rapports de force au couteau peut très bien trouver son graal dans The Lion in Winter de Anthony Harvey, sorti en 1968, avec Peter O’Toole en Henry II et Katharine Hepburn en Aliénor d’Aquitaine. Le film a remporté trois Oscars, dont celui de la meilleure actrice pour Hepburn, et il repose sur une idée simple mais redoutable : la politique comme guerre intime, la famille comme champ de bataille, le verbe comme arme de siège. Weir ne choisit pas un film “sage” ; il choisit un film où l’intelligence passe par la cruauté du dialogue.
Un goût de l’os sous la dent
En réalité, ce qui relie The Lion in Winter à l’écriture de Weir, ce n’est pas le décor médiéval, c’est la structure. Chez lui, comme chez Harvey et le scénariste James Goldman, tout repose sur des personnages enfermés dans des systèmes qui les dépassent : une capsule, une planète hostile, une cour royale, même combat, ou presque. On peut sourire du contraste entre le space opera de salon et le drame capétien, mais le fond est le même : comment survivre quand l’environnement vous broie ? Comment garder une forme de dignité quand le pouvoir vous tient par la gorge ? C’est moins un choix “surprenant” qu’un aveu de méthode.
Le cinéma américain adore les auteurs qui affichent leurs classiques comme des totems. Kevin Smith, par exemple, a défendu A Man for All Seasons avec une ferveur quasi religieuse, et son discours disait déjà quelque chose de son rapport à l’écriture : le respect du dialogue, du rythme, de la parole qui tranche. Weir, lui, ne joue pas au cinéphile de parade. Son goût pour The Lion in Winter raconte plutôt une fascination pour les récits où l’émotion naît de la stratégie, où l’affect est toujours contaminé par le pouvoir. Pas besoin d’y voir une coquetterie : c’est cohérent avec un romancier qui aime les problèmes concrets, les solutions techniques et les êtres humains assez tordus pour compliquer l’équation.

Couronne, capsule et calcul mental
Autre valeur, et pas la moindre : ce choix éclaire la manière dont Hollywood a récupéré Weir. The Martian a été vendu comme un film de survie spectaculaire, mais il fonctionne surtout comme une comédie de l’ingéniosité, avec un héros qui transforme chaque catastrophe en exercice de pensée. Project Hail Mary, attendu comme une nouvelle machine à fantasmes de science-fiction, prolonge cette logique d’un cinéma où l’on résout des problèmes avant de “vivre une aventure” (formule marketing, bonsoir). Le parallèle avec The Lion in Winter est plus fin qu’il n’y paraît : là aussi, les personnages avancent par calcul, testent les alliances, retournent les affects comme des gants. Chez Weir, le cœur bat toujours sous le tableau de bord.
Et puis il y a ce détail délicieux : le film préféré d’un auteur de science-fiction n’est pas un film de science-fiction. Ça casse la petite mécanique paresseuse qui voudrait que les écrivains de l’espace ne jurent que par Kubrick, Spielberg ou Contact de Robert Zemeckis. Weir, lui, va chercher ailleurs, dans un drame historique où le verbe fait office de laser. C’est peut-être là qu’on repère les vrais obsédés de narration : ceux qui savent qu’un bon affrontement peut se jouer dans une salle froide, autour d’une table, avec trois regards et deux phrases de trop. Le reste, c’est du décor. Et le décor, chez les grands auteurs, n’a jamais été le sujet.
Le trône, la plume et le petit coup de travers
On pourrait chipoter sur la lecture historique de The Lion in Winter, que certains jugeront très libre, voire franchement romanesque dans sa façon de transformer une relation politique en tragédie sentimentale. Mais ce serait rater le point essentiel : le film ne prétend pas faire cours d’archive, il fabrique une mythologie. C’est précisément ce que fait aussi la science-fiction de Weir, qui n’a rien d’un catalogue de gadgets et tout d’un laboratoire moral. Il y a chez lui une confiance presque naïve dans la raison, dans l’effort, dans la possibilité de comprendre le monde avant de le dominer. Ce n’est pas si courant, et ça mérite mieux qu’un haussement d’épaules.
Alors oui, on peut trouver le choix inattendu. On peut même le trouver un peu tordu, dans le bon sens du terme. Mais au fond, il dit surtout ceci : Andy Weir aime les récits où les êtres humains se révèlent dans la tension, pas dans la pose. Des rois, des astronautes, des survivants, des savants improvisés, même combat, encore une fois. Le vrai luxe, ici, ce n’est pas l’espace ; c’est la précision.
Et franchement, entre un auteur qui cite un classique de 1968 pour parler de lui sans se regarder dans la glace, et la cohorte des faiseurs de réponses toutes prêtes, on a vite choisi notre camp. Le cinéma adore les surprises qui sentent le soufre et la logique à la fois. Celle-ci en est une belle. Ou plutôt : une qui a du nerf.
Bande-annonce VF de Le lion en hiver
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




