Avec DMZ, HBO Max a tenté le coup de la série post-apocalyptique qui colle à l’actualité comme un mauvais sort. Sauf qu’à vouloir condenser un monde en ruine dans quatre épisodes, la machine s’est un peu grippée.
Au début des années 2020, la télévision américaine a eu un drôle de réflexe : transformer l’angoisse collective en fiction de genre. Station Eleven, Y: The Last Man, Sweet Tooth… tout le monde ou presque a voulu raconter l’après, les corps abîmés, les institutions à l’agonie, les paysages sociaux en décomposition. Le timing n’avait rien d’un hasard. Après les confinements liés au Covid-19, les récits de pandémie, d’effondrement ou de survie sont devenus des miroirs un peu trop bien polis de la réalité. Dans ce petit bal des catastrophes, DMZ a débarqué en 2022 sur HBO Max avec une idée forte : Manhattan transformée en zone démilitarisée après une seconde guerre civile américaine. Pas exactement une carte postale, on vous l’accorde.
La série vient du comic DMZ créé par Brian Wood et Riccardo Burchielli, publié chez Vertigo à partir de 2005, et elle s’inscrit dans cette lignée de BD américaines qui prennent la politique à bras-le-corps sans se cacher derrière des métaphores en carton. Le matériau d’origine suivait surtout Matty Roth, journaliste plongé dans le chaos new-yorkais. L’adaptation, elle, opte pour Alma “Zee” Ortega, incarnée par Rosario Dawson, une médecin à la recherche de son fils dans cette Manhattan coupée du monde. Le glissement n’est pas idiot : Zee existait déjà dans les comics, sous le nom de Zee Hernandez, et la série lui donne une fonction plus immédiatement émotionnelle. Sur le papier, l’idée tient debout. À l’écran, c’est une autre histoire.
Quand le format serre la vis, la fiction tousse
Le gros caillou dans la chaussure de DMZ, c’est son format. Rosario Dawson a expliqué à Newsweek en 2022 que le projet avait d’abord été pensé comme une série au long cours avant d’être raboté en mini-série de quatre épisodes à cause de la pandémie. Et ça, on le sent à chaque étage du récit : personnages prometteurs, conflits à peine esquissés, enjeux politiques lancés puis laissés en plan. La série donne l’impression d’ouvrir des portes sans jamais avoir le temps de traverser les pièces. Franchement, ça sent le chantier interrompu à mi-étage.
Ce n’est pas seulement une question de durée, mais de respiration dramatique. Dans un univers aussi chargé, il faut du temps pour installer les rapports de force, les hiérarchies de survie, les zones grises morales. Or DMZ doit faire tenir dans un moule trop étroit des figures secondaires qui auraient mérité leur propre trajectoire. Benjamin Bratt et Hoon Lee, notamment, apportent une vraie densité à leurs rôles de caïds du territoire, mais la série les utilise davantage comme des pôles d’attraction que comme des personnages pleinement développés. Résultat : le monde est là, mais il ne prend pas assez de chair.

Du comic à l’écran, le grand élagage
En adaptant DMZ, Roberto Patino ne se contente pas de changer de point de vue ; il change de moteur narratif. Le comic de Brian Wood avançait avec la logique du reportage de guerre, du témoignage pris dans la boue, alors que la série choisit une quête plus intime, plus mélodramatique, presque plus classique. Ce n’est pas un crime. Mais ce déplacement enlève une partie de la singularité du matériau d’origine, qui trouvait sa force dans l’observation du chaos politique autant que dans la survie individuelle.
La série n’est pourtant pas dépourvue d’idées visuelles. Elle refuse la palette grisâtre et désaturée qui plombe tant de fictions contemporaines du désastre, et préfère des couleurs plus franches, presque agressives. Ava DuVernay et Ernest Dickerson, derrière la caméra, savent très bien comment faire circuler la tension entre drame intime, thriller urbain et chronique de guerre civile. On sent aussi la patte de Patino, passé par Sons of Anarchy, dans sa manière de faire cohabiter les logiques de clan, la violence de rue et les loyautés bancales. Le problème n’est pas l’absence de talent ; c’est l’absence d’espace.
Une série trop proche du réel pour son propre bien
Si DMZ a laissé une impression mitigée, ce n’est pas seulement parce qu’elle a été compressée. C’est aussi parce qu’elle arrivait au moment où la fiction post-apocalyptique ne pouvait plus se contenter d’être un simple divertissement de ruines. Après 2020, le public a commencé à lire ce type de récits avec une sensibilité plus politique, plus nerveuse, parfois plus méfiante. Une série sur Manhattan abandonnée par l’État, les inégalités raciales, la violence institutionnelle et la fragmentation du territoire américain ne pouvait pas se cacher derrière le seul spectacle. Il fallait tenir la promesse dramatique, mais aussi la promesse critique. Et là, DMZ vacille un peu.
Ce qui reste, malgré tout, c’est une tentative honnête de faire dialoguer le comic book engagé et la série premium. Une tentative inégale, parfois frustrante, mais pas honteuse. Rosario Dawson y trouve un rôle solide, presque taillé pour son mélange de dureté et de vulnérabilité, tandis que Bratt apporte ce qu’il faut de gravité à une partition qui aurait pu sombrer dans le décoratif. Le souci, au fond, tient à une vieille loi de la télévision contemporaine : quand on coupe trop court dans un récit pensé pour durer, on ne gagne pas en intensité, on perd en souffle. Et sans souffle, même la fin du monde ressemble à un résumé de réunion.
Alors oui, DMZ n’a pas eu la vie longue qu’elle semblait mériter. Mais elle reste un bon cas d’école de ce que la pandémie a fait aux séries de genre : elle a accéléré les projets, bousculé les formats, et parfois cassé le jouet en plein milieu. On appelle ça une adaptation, mais on pourrait aussi dire : un monde entier coincé dans une boîte trop petite. Et ça, pour une série sur une zone démilitarisée, c’est presque une ironie de luxe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




