Et si l’histoire la plus connue de Harley Quinn n’était qu’un leurre ? Dans Absolute Batman, Scott Snyder et Nick Dragotta prennent le mythe du Joker, le passent au mixeur et en ressortent une version bien plus tordue que la romance de base.
Depuis sa naissance dans Batman: The Animated Series en 1992, Harley Quinn a fait un sacré bout de chemin : d’abord faire-valoir du Joker, puis anti-héroïne bankable, puis tête d’affiche de Birds of Prey en 2020, sans oublier sa série animée et une armée de comics solo. En trente ans, DC lui a fait traverser à peu près toutes les cases du grand livre des personnages secondaires devenus trop populaires pour rester secondaires. Sauf que Absolute Batman ne se contente pas de la faire évoluer : il lui colle un passé qui rebat les cartes jusqu’au malaise. Dans le numéro #22, publié en 2026, Harley n’est plus seulement l’ancienne complice du Joker. Elle devient sa fille. Oui, on parle bien de ça. Le genre de virage qui transforme une icône pop en piège métatextuel bien sale.
Ce n’est pas un simple gag de continuité ou un caprice de scénariste en roue libre. La série Absolute Batman, lancée par Scott Snyder et Nick Dragotta, aime déjà tordre les fondations du mythe : Bruce Wayne y est pris dans une version plus brutale, plus paranoïaque, plus industrielle de Gotham, où les figures classiques de l’univers Batman sont réagencées comme dans un mauvais rêve très bien dessiné. Harley y apparaît d’abord comme cheffe des Red Hood Gang, alliée de circonstance de Batman, puis comme soutien technique aux côtés d’Alfred Pennyworth. Bref, elle semblait avoir trouvé une nouvelle place dans le décor. Sauf que The Crooked House vient tout dynamiter. On n’est pas dans la simple réécriture : on est dans le sabotage élégant.
Quand la blague devient une affaire de famille
Le cœur du twist, c’est ça : Harley explique à Bruce qu’elle a grandi avec une mère célibataire, neurologue, liée à J.K. Holdings, la boîte du Joker dans cette continuité. Son père, elle ne l’a jamais vu en face à face, mais elle a fini par correspondre avec lui à l’adolescence. Le jour où il devait venir la voir, elle tombe sur sa mère au travail, et là, le Joker l’embarque dans son orbite délirante pour mettre ses compétences chirurgicales au service de ses monstres à Ark M. Puis, au moment où elle pense retrouver son père, elle découvre que Jack Grimm, alias le Joker, l’attendait depuis le début. Le Joker n’était pas son amant. C’était son père. Voilà. Un retournement qui ne fait pas que choquer : il salit la mythologie avec une précision presque clinique.
Ce qui rend la chose plus dérangeante encore, c’est la manière dont Absolute Batman recycle Mad Love, l’origin story canonique de Harley signée Paul Dini et Bruce Timm. Dans la version classique, Harley est une interne en psychologie à Arkham Asylum, séduite puis broyée par le Joker. Ici, Snyder déplace le trauma d’une génération : la mère hérite du rôle de victime et de complice, la fille hérite du désastre. Et comme si ça ne suffisait pas, cette mère se révèle être Dr. Arkham, déjà croisée dans l’arc autour de Bruce. Le puzzle devient franchement poisseux. Le mythe ne se contente plus d’être réécrit, il se mord la queue.
Gotham en mode héritage empoisonné
À ce stade, on comprend mieux la logique de Absolute Batman : faire de Gotham une machine à transmettre la violence comme un patrimoine familial. Le Joker et l’Épouvantail manipulent Bruce depuis longtemps, jusqu’à lui faire croire que sa vocation de Batman pourrait n’être qu’un montage cruel orchestré autour du meurtre de ses parents. Harley, elle, refuse de se laisser enfermer par cette version du destin. Elle répète en substance qu’à ses yeux, que l’histoire soit vraie ou non, ça ne change pas l’essentiel. Et c’est là que la série devient plus intéressante que son seul effet choc. Harley ne demande pas la permission d’exister. Elle coupe le fil. Elle refuse le rôle qu’on lui assigne. Dans cette version, la vraie subversion n’est pas le twist : c’est le refus de s’y soumettre.
On peut aussi lire ce choix comme un commentaire sur la manière dont DC traite ses figures depuis des années. Harley Quinn est devenue une poule aux œufs d’or, déclinée en comics, en animation, au cinéma, en produits dérivés, en cosplay, en tout ce que l’industrie sait faire quand un personnage a trouvé son public. Alors forcément, la tentation est grande de la recharger en tragédie, de la ramener au Joker, de la rebrancher sur le péché originel. Mais Absolute Batman ne la remet pas juste sous tutelle : il la transforme en héritière d’un cauchemar qu’elle a déjà passé sa vie à fuir. C’est plus cruel, plus tordu, et franchement plus stimulant que la sempiternelle romance toxique qu’on nous ressert depuis des lustres. Le Joker n’est plus seulement un manipulateur : il devient une origine à fuir comme la peste.
Le Joker, ce père pas très fréquentable
Le détail le plus savoureux, si l’on ose dire, c’est que Jack Grimm continue d’appeler Harley par le surnom affectueux qu’on associe d’ordinaire au Joker dans la continuité classique. Ce glissement de vocabulaire suffit à faire vaciller tout l’édifice. Le surnom n’est plus un signe de couple, mais un symptôme d’emprise familiale. Et là, la série touche à quelque chose de très méta : elle ne se contente pas de changer les rôles, elle montre à quel point les mythes de comics reposent sur des dynamiques de répétition, de contamination, de transmission. Le Joker n’est pas seulement un clown criminel. C’est un virus narratif.
Dans le fond, Absolute Batman fait ce que les bonnes relectures de super-héros savent faire quand elles ne se contentent pas de grimacer dans le miroir : elles déplacent le centre de gravité. Ici, Harley cesse d’être la petite amie folle du Joker, puis l’ex-folle libérée du Joker, pour devenir la fille qui a grandi dans l’ombre d’un monstre et qui a décidé, malgré tout, de ne pas lui appartenir. C’est plus sombre, plus malin, et ça donne à Batman un miroir moins confortable que d’habitude. Parce que si Bruce est en train de comprendre que sa vie entière a pu être manipulée, Harley, elle, a déjà choisi de ne pas laisser le récit la bouffer. Et ça, mine de rien, c’est presque une leçon de survie.
Reste la question qui fâche un peu les puristes : jusqu’où peut-on tordre un mythe avant qu’il ne casse ? Absolute Batman répond sans trembler : assez loin pour qu’on continue d’en parler. Et tant pis si, au passage, Gotham devient une affaire de famille encore plus malsaine que prévu. Après tout, chez DC, on a déjà vu des reboots plus sages. Beaucoup plus sages. Et nettement moins fun, soyons honnêtes.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




