Dinosaurs of the Wild West n’a pas l’air d’un simple délire de fan de bestioles géantes : Luke Sparke veut carrément lui donner la carrure d’une franchise. Entre western, politique de clans et dinosaures en liberté, le projet vise le grand format, le long terme et, soyons honnêtes, le genre de folie qui fait lever un sourcil avant de faire lever les foules.
Pour comprendre l’ambition, il faut regarder d’où vient Sparke. En 2025, le cinéaste australien s’est fait remarquer avec Primitive War, un film de dinosaures plongé dans la guerre du Vietnam, monté avec moins de 10 millions de dollars de budget de production, mais avec une ampleur visuelle qui sentait le blockbuster à plein nez. Ce n’était pas juste un exercice de style : c’était déjà une démonstration de force, une manière de prouver qu’on pouvait faire rugir le genre sans demander la permission aux grands studios. Et maintenant, le voilà qui change de terrain de chasse pour aller poser ses raptors dans le Far West, avec une logique très claire : si le cinéma lui a offert un coup d’éclat, la série lui offre du souffle. Le pari, cette fois, n’est pas seulement de montrer des dinosaures ; c’est de leur construire un territoire.
Et c’est là que Yellowstone entre dans la danse, avec ses bottes sales et son empire télévisuel bien huilé.
Le Far West, les crocs et le business du grand récit
Dans l’entretien accordé à /Film à l’occasion du lancement de la campagne Kickstarter, Sparke ne cache pas ses références : il pense sa série comme un croisement entre Yellowstone, Game of Thrones et The Mandalorian. Oui, le mélange a quelque chose de culotté, presque insolent, mais il dit surtout une chose très précise : l’époque adore les univers extensibles, les sagas à tiroirs, les mondes qui promettent plus qu’un seul récit fermé. Yellowstone, lancé en 2018 par Taylor Sheridan, a justement transformé une série en machine à déclinaisons avec 1883, 1923, Dutton Ranch et Marshals. La leçon est limpide : quand le public accroche à un territoire, il accepte volontiers d’y revenir, encore et encore. Le vrai sujet n’est pas le dinosaure, c’est la poule aux œufs d’or narrative.
Dans cette logique, Dinosaurs of the Wild West ne se contente pas d’annoncer une série. Le projet revendique déjà un « univers cinématographique original », avec une mythologie où humains et dinosaures cohabitent depuis des générations. On n’est plus dans le simple gimmick de haut vol, mais dans une architecture pensée pour durer. Sparke dit avoir écrit une première saison, plusieurs saisons à suivre, ainsi qu’une bible de récit et de personnages. Autrement dit, il ne vend pas une idée jetable ; il vend une ossature. Et ça, dans l’économie actuelle du divertissement, vaut presque autant qu’un bon monstre en images de synthèse.

Le crowdfunding comme saloon de départ
Le détail qui change tout, c’est le mode de financement. Sparke ne passe pas par la case grand studio, ni par la file d’attente des plateformes qui aiment les concepts mais détestent l’incertitude. Il vise environ 350 000 dollars sur Kickstarter pour produire au moins les deux premiers épisodes. Sur le papier, la somme paraît modeste pour une série qui convoque des dinosaures, des paysages de western et une ambition de franchise. Mais c’est précisément là que le précédent Primitive War pèse lourd : si Sparke a déjà réussi à donner une allure de film à très gros budget avec moins de 10 millions, on comprend mieux pourquoi il ose ce détour par le financement participatif. Il ne demande pas qu’on lui donne raison ; il demande qu’on lui laisse une chance de prouver qu’il peut encore faire beaucoup avec peu.
La stratégie a aussi quelque chose de très contemporain. Au lieu de vendre un pilote dans le vide, puis d’attendre qu’un diffuseur daigne ouvrir son portefeuille, Sparke et l’artiste Shaun Keenan préfèrent aller directement chercher l’adhésion du public. C’est plus risqué, bien sûr. C’est aussi plus franc. On n’est pas dans le packaging poli d’un projet calibré pour comité de lecture, mais dans une logique de fanbase, de bouche-à-oreille, de promesse partagée. Et si ça marche, le projet peut s’étendre en spin-offs, comme le laissent entendre Sparke et la campagne elle-même. Bref, le saloon pourrait vite devenir un empire. Ou un joli coup de bluff. On verra bien qui dégaine le premier.
Quand le délire devient méthode
Ce qui rend Dinosaurs of the Wild West intéressant, ce n’est pas seulement son pitch de comptoir, même si on aurait tort de sous-estimer le pouvoir d’un bon pitch de comptoir. C’est la manière dont Sparke pense son projet comme une réponse aux règles du jeu actuelles : faire de la place au récit, prévoir les extensions, anticiper les envies du public, bâtir un monde avant même d’avoir fini de tourner le premier épisode. Il y a là une forme de pragmatisme sous acide, un mélange assez réjouissant de calcul industriel et de fantasme pur. Le western, le feuilleton, la saga familiale, la guerre de territoires, les créatures préhistoriques : tout est là pour fabriquer une machine à récits qui pourrait, si elle trouve son public, durer bien au-delà d’une seule saison.
Et puis il y a cette petite musique, très hollywoodienne au fond, qui consiste à dire : si un univers fonctionne, pourquoi s’arrêter au bord du cadre ? Yellowstone a ouvert la voie à des déclinaisons multiples ; Game of Thrones a prouvé qu’un monde pouvait survivre à ses propres excès ; The Mandalorian a rappelé qu’un décor de western spatial pouvait encore faire battre le cœur d’une franchise. Sparke, lui, ajoute des dinosaures à la recette. C’est peut-être absurde. C’est peut-être génial. C’est en tout cas suffisamment gonflé pour qu’on tende l’oreille. Dans une industrie qui recycle souvent les mêmes formules, lui tente au moins de changer l’animal totem.
Reste la question qui fâche, ou qui excite selon l’humeur du jour : est-ce qu’un tel projet peut vraiment exister hors des grands circuits, sans l’appui d’un studio ou d’une plateforme ? Si le public répond présent, on pourrait bien voir surgir un nouvel objet télévisuel à la fois bricolé, ambitieux et franchement pas sage. Et si ça décolle, on parie qu’on entendra très vite parler de dinosaures au Moyen Âge, à Rome, ou ailleurs. Après tout, quand on a déjà mis des T-rex dans le Far West, la table rase n’existe plus vraiment. Le plus drôle, c’est peut-être que le pari le plus fou du projet n’est pas les dinosaures : c’est de croire qu’on peut encore inventer une franchise à l’ancienne, à coups de culot et de poussière.
Bande-annonce VF de Yellowstone
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




