Luke Sparke a compris un truc que Hollywood adore oublier dès qu’il sort les crocs : quand la machine se grippe, il faut inventer sa propre piste de lancement. Avec Dinosaurs of the Wild West d’un côté et Primitive War 2 de l’autre, le cinéaste australien tente le grand écart entre série à financer par les fans et suite de blockbuster fauché, le tout dans un marché où la distribution internationale s’effrite à vue d’œil.
Pour situer le bonhomme, Sparke n’est pas un inconnu qui débarque avec un chapeau de cowboy et trois maquettes de raptors. Après Primitive War, sorti l’an dernier, il s’est taillé une réputation d’alternative indie aux mastodontes de la franchise Jurassic World. Le film, rejeté par les grands studios, a été monté en dehors du système classique, avec un budget minuscule au regard du spectacle affiché à l’écran. Ce genre de coup de force raconte déjà quelque chose de l’époque : les studios verrouillent les grosses machines, les circuits de préventes internationales se contractent, et les cinéastes qui veulent encore faire courir des dinosaures doivent bricoler, convaincre, contourner. Sparke, lui, ne fait pas semblant de découvrir le problème ; il l’utilise comme moteur. À l’heure où le modèle traditionnel tousse, il essaie de fabriquer sa propre poule aux œufs d’or.
Et c’est là que le vrai sujet commence : Dinosaurs of the Wild West n’est pas juste un projet parallèle, c’est un test de survie pour une manière artisanale de fabriquer du cinéma de genre.
Raptors au soleil couchant, et le business avec
Le nouveau projet de Sparke prend la forme d’une série, pensée d’emblée comme un récit plus ample, déployé sur plusieurs épisodes. Le pitch tient en une image qui vend presque toute seule : des dinosaures dans le Far West, des humains qui cohabitent avec eux, et une esthétique qui lorgne autant vers le western d’aventure que vers le fantasme de gamin nourri aux créatures préhistoriques. Sparke assume d’ailleurs une tonalité plus accessible que celle de Primitive War : pas vraiment pour enfants, mais assez ouverte pour attirer plus large, avec ce petit parfum de How to Train Your Dragon sous stéroïdes et une mémoire très nette de Dino-Riders (oui, on est sur un imaginaire qui a du vécu, et pas qu’un peu).
Le détail n’est pas anodin. Là où Primitive War joue davantage la carte du film de guerre avec dinosaures, Dinosaurs of the Wild West cherche le croisement plus fédérateur, plus immédiatement lisible. C’est malin, parce qu’en 2026, le cinéma de genre indépendant ne peut plus se contenter d’un bon concept ; il lui faut aussi une promesse de série, de déclinaison, de prolongement. Le film unique est devenu une rampe de lancement, pas une fin en soi.

Le financement, ce vieux shérif fatigué
Le lancement du Kickstarter dit tout du climat. Sparke mise sur les fans pour financer au moins les deux premiers épisodes, avec des paliers supplémentaires si la collecte dépasse les attentes. C’est la version moderne du saloon : on passe le chapeau, mais avec un trailer en bonne et due forme et un discours de producteur qui connaît ses chiffres. Le réalisateur a expliqué qu’il ne voulait pas précipiter Primitive War 2, justement parce qu’il refuse de refaire le même montage industriel au forceps. Il évoque plusieurs scripts en développement, l’état du marché, les calendriers des acteurs et la nécessité de trouver la bonne fenêtre de production. Rien de très glamour, mais c’est là que tout se joue.
Ce qui frappe, c’est sa lucidité sur la distribution. Sparke dit en substance que les préventes internationales se sont effondrées et qu’il est devenu très difficile de monter un film sans y laisser des plumes. On peut toujours rêver du grand retour des studios providentiels, mais, dans les faits, le financement participatif et les stratégies hybrides deviennent des outils de survie. Le cinéma de genre indépendant ne manque pas d’idées ; il manque surtout d’un modèle qui ne le plombe pas avant même le premier clap.
Deux franchises, un seul cowboy
Le plus intéressant, c’est que Sparke ne présente pas ses deux projets comme des rivaux. Au contraire, il affirme que son équipe peut désormais gérer les deux en parallèle. Primitive War 2 reste prioritaire, mais Dinosaurs of the Wild West peut avancer sans l’écraser. On sent bien la logique de l’auteur-producteur qui veut bâtir un petit écosystème plutôt qu’un simple coup isolé. Et, franchement, c’est plus stimulant que la sempiternelle course au reboot paresseux. Ici, il y a une tentative de créer un univers étendu maison, avec ses propres règles, ses propres créatures et sa propre économie.
Le calendrier évoqué par Sparke est lui aussi révélateur : il aimerait tourner Primitive War 2 cette année pour une sortie l’an prochain ou au début de 2028. Rien de gravé dans le marbre, évidemment, mais l’horizon est là. En parallèle, Dinosaurs of the Wild West sert de laboratoire, de vitrine et de preuve de concept. Si ça prend, la franchise peut s’élargir. Si ça cale, au moins la tentative aura eu le mérite d’exister hors du circuit des grosses machines. Dans cette affaire, le vrai dinosaure, ce n’est pas le raptor : c’est le modèle industriel qui croyait encore tout contrôler.
Et puis il y a ce petit plaisir très contemporain : voir un cinéaste indépendant parler de franchise, de scripts multiples, de calendrier de casting et de financement fan-driven sans perdre son accent de bricoleur. On n’est pas dans l’illusion du grand studio, on est dans la mécanique du débrouillard qui sait que le prochain coup peut aussi être le bon. Sparke avance avec ses cartes, ses monstres et son sens du timing. Le Far West n’a peut-être jamais été aussi peuplé de reptiles. Et, quelque part, c’est très bien comme ça.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




