Dans Invincible, Darkwing n’est pas juste un clin d’œil à Batman : c’est un piège à nostalgie, un faux ami en cape sombre qui dit beaucoup sur la manière dont Robert Kirkman adore saboter les mythes qu’il emprunte. Et comme toujours avec cette série, on croit d’abord reconnaître un simple pastiche avant de se prendre en pleine figure une vraie idée de mise en scène, de casting et de transmission. Oui, même derrière un costume noir et une silhouette de chauve-souris sans chauve-souris, il y a du cinéma à gratter.
Pour rappel, Invincible est né dans les pages de comics de Robert Kirkman avant de devenir une série animée lancée sur Prime Video en 2021. Le principe est connu, mais il reste redoutablement efficace : prendre les archétypes du super-héros américain, les faire briller un instant, puis les fissurer à coups de violence, de cynisme et de morale bancale. Dans cette galerie de reflets, Darkwing occupe une place savoureuse. Il renvoie à Batman, évidemment, avec sa cape anguleuse, son masque et son arsenal de justicier nocturne, mais aussi à toute la mythologie du sidekick et de l’héritier. On est en terrain de parodie sérieuse, ce qui est souvent le meilleur terrain. Kirkman ne copie pas : il déplace, il tord, il empoisonne.
Le personnage a d’abord été incarné par Lennie James, acteur britannique passé par Jericho, The Walking Dead, Fear the Walking Dead, Save Me ou encore Blade Runner 2049. C’est un choix qui n’a rien d’anodin. James a cette voix grave, cette fatigue noble, cette manière de faire sentir la survie avant même de prononcer un mot. Dans The Walking Dead, il jouait Morgan Jones, l’un des premiers visages croisés par Rick Grimes au réveil du chaos ; dans Invincible, il apporte à Darkwing une densité presque tragique, comme si le costume pesait plus lourd que le corps qui le porte. Et ce n’est pas un hasard si Kirkman recycle ses acteurs fétiches d’une série à l’autre : chez lui, l’interprète devient une matière première, un écho, un fantôme qui traverse les œuvres. Le casting, ici, fait partie du gag autant que de la dramaturgie.
Une ville qui ne dort jamais, parce qu’elle est maudite
Darkwing vient de Midnight City, et là, on touche au cœur du truc. Gotham a toujours cultivé son esthétique de nuit perpétuelle, mais Invincible pousse le curseur jusqu’au grotesque assumé : chez lui, l’obscurité n’est pas une ambiance, c’est une malédiction. De quoi transformer le justicier en produit de son environnement, presque en symptôme. Le premier Darkwing, celui de Lennie James, appartient à cette logique de héros de l’ombre ; le second, Benjamin Taylor, incarné par Cleveland Berto, en tire une version plus brutale, plus instable, presque plus inquiétante encore. On n’est plus dans le simple hommage au Chevalier noir, mais dans la démonstration que l’idée même de justice nocturne finit par dérailler quand on la laisse moisir dans le noir total. La série adore montrer que le mythe du vigilante finit toujours par sentir le soufre.

Et Cleveland Berto, dans tout ça ? Moins connu que Lennie James, certes, mais pas sorti de nulle part. On l’a vu dans Terminator: Dark Fate dans un rôle bref, puis dans Chicago P.D. où il incarnait Andre Cooper. Dans Invincible, son Darkwing II n’a pas le luxe du grand développement, mais il a ce qu’il faut pour marquer la mécanique : une présence, un basculement moral, une fonction narrative précise. Il passe de menace à outil, puis à variable d’ajustement dans les plans de Cecil Stedman. C’est cruel ? Un peu. C’est surtout très Invincible. La série adore faire des personnages secondaires des rouages d’un système plus vaste, comme si chaque cape cachait un contrat et chaque serment un petit arrangement avec le diable.
Le recyclage, ce sport de haut niveau
Autre valeur, plus méta : le double casting de Darkwing raconte aussi la manière dont Invincible travaille ses propres héritages. Robert Kirkman aime réutiliser les visages de The Walking Dead dans son autre grand univers, et Steven Yeun en reste l’exemple le plus célèbre, passé de Glenn à Mark Grayson. Ce n’est pas seulement une blague d’initié pour lecteurs de comics ou spectateurs attentifs. C’est une façon de créer une continuité affective entre des œuvres qui parlent toutes, au fond, de survie, de famille et de violence héritée. Les acteurs deviennent des passeurs, des doubles, des survivants qui changent de costume sans quitter le même climat moral. Chez Kirkman, le recyclage n’est pas de la paresse : c’est une stratégie de mémoire.
Et puis il y a ce détail délicieux, presque un pied de nez aux fans les plus pointilleux : dans les comics, Darkwing n’est pas qu’une copie de Batman, il est aussi un personnage qui finit par révéler la fragilité de toute la mécanique des justiciers masqués. La série animée reprend cette idée sans la souligner au stabilo. Elle préfère la faire glisser dans la violence, dans le doute, dans le malaise. Quand Darkwing II est considéré comme mort après son passage dans le Shadow-Verse, Invincible ne tire pas un trait définitif sur lui pour autant. Le comics a d’ailleurs laissé entendre qu’il avait survécu, mais sur le mode de la blague pour lecteurs au long cours. C’est bien trouvé : dans cet univers, même la disparition a un second degré. On n’est jamais très loin du gag, mais le gag saigne.
Au fond, Darkwing résume assez bien ce que Invincible fait de mieux : prendre une icône ultra-identifiable, la faire passer par le filtre Kirkman, puis la renvoyer au public avec une grimace. Batman y perd son aura ? Pas vraiment. Disons plutôt qu’il se retrouve dans un miroir déformant, plus sombre, plus sale, plus drôle aussi. Et ça, franchement, on ne va pas faire semblant de bouder notre plaisir. La chauve-souris peut bien continuer à planer sur Gotham ; à Midnight City, elle finit toujours par se cogner au plafond. Et c’est là que Invincible devient vraiment malin : quand il fait croire qu’il plaisante, alors qu’il est en train de démonter le mythe pièce par pièce.
Bande-annonce VF de INVINCIBLE
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




