The Peripheral n’a pas eu le temps de devenir un phénomène, et c’est peut-être ça, le vrai scandale : une série cyberpunk pensée large, coupée net après une seule saison alors qu’elle avait enfin compris comment faire vivre William Gibson à l’écran.
Pour remettre les choses à leur place, William Gibson n’est pas juste un nom qu’on brandit pour faire sérieux dans les dîners de geeks. Avec Neuromancer en 1984, il a posé les fondations du cyberpunk moderne, ce mélange de néons, de mégacorporations, de corps bricolés et de futurs déjà pourris avant même d’avoir commencé. The Matrix, Ghost in the Shell, une bonne partie de la SF contemporaine : tout ça lui doit quelque chose, parfois beaucoup, parfois un peu honteusement. Et quand une adaptation télévisée de son roman The Peripheral débarque sur Prime Video, avec Jonathan Nolan et Lisa Joy à la production exécutive, on se dit qu’on tient peut-être enfin une machine à fantasmes capable de traduire cette prose dense, sinueuse, pas toujours docile. Sauf que la série a été renouvelée avant d’être rattrapée par les grèves de 2023, puis annulée. Le genre de décision qui sent le tiroir-caisse plus que la vision. Bref, on a eu un très bon début de série, puis le couperet. Classique, mais rageant.
Dans le grand bazar des adaptations de Gibson, The Peripheral occupe une place un peu à part. Là où Johnny Mnemonic jouait la carte du film d’anticipation à la cool, presque cabossé, la série de Prime Video choisit l’ampleur, le dédale, la double temporalité, le vertige technologique. On suit Flynne Fisher, incarnée par Chloë Grace Moretz, dans un futur proche où le virtuel sert à gagner sa vie autant qu’à s’évader, ce qui revient souvent au même quand le monde réel a déjà pris l’eau. La série navigue entre 2032 et 2099, et ce simple choix dit déjà beaucoup : chez Gibson, le futur n’est jamais un bloc homogène, c’est une stratification de ruines, de désirs et de systèmes de contrôle. Le show comprend ça. Il ne cherche pas à simplifier à tout prix, il accepte de perdre le spectateur par moments. Et franchement, tant mieux.
Quand le cyberpunk arrête de faire le malin
En apparence, The Peripheral pourrait passer pour une série de plus sur la réalité virtuelle, les complots d’entreprise et les avatars qui se prennent pour des dieux. En réalité, elle vise plus juste que ça. Son idée la plus forte, c’est de montrer un monde où la technologie ne sert pas seulement à dominer, mais aussi à monnayer l’attention, l’identité, le temps de cerveau disponible, et même la survie économique. On n’est pas dans le gadget futuriste, on est dans l’exploitation des corps et des compétences, version 2.0. Le personnage de Flynne, meilleure joueuse que son frère Burton, doit encore ruser dans un environnement où le sexisme n’a pas disparu, il s’est juste branché sur secteur. C’est sec, malin, et pas si loin de notre présent (ce petit détail qui fait toujours plaisir, ou pas).
Ce qui rend la série intéressante, c’est qu’elle ne se contente pas d’illustrer Gibson. Elle tente de retrouver son rythme mental : les informations arrivent en biais, les enjeux se dévoilent par couches, les images ont toujours un temps d’avance sur l’explication. C’est risqué, parce que la télévision aime souvent tout rendre lisible au point de l’aseptiser. Ici, au contraire, le flou fait partie du dispositif. Là où tant d’adaptations de SF confondent clarté et intelligence, The Peripheral ose le trouble sans se prendre pour un oracle.
Le grand huit, pas la visite guidée
Autre valeur, et pas des moindres : la série a de la gueule. La mise en scène, portée notamment par Vincenzo Natali, sait composer des espaces qui respirent le contrôle et la menace. Les décors, les costumes, la texture des environnements numériques et post-numériques donnent à l’ensemble une cohérence visuelle qui évite le syndrome de la SF en carton-pâte. On sent qu’il y a eu du budget, du soin, une vraie envie de bâtir un monde plutôt que de coller trois néons et un hologramme pour faire genre. Dans une industrie où la moitié des projets cyberpunk ressemblent à des pubs de parfum pour start-up en crise existentielle, ça change tout.
Mais voilà : huit épisodes, c’est peu pour une telle architecture. La série ouvre des portes, multiplie les ramifications, installe des pistes qui demandent du temps pour devenir des lignes de force. Avec deux saisons de plus, elle aurait pu transformer son matériau en fresque réellement ample, au lieu de rester ce premier mouvement frustrant mais très prometteur. Le paradoxe est cruel : la série paraît trop ambitieuse pour son propre format, puis trop bonne pour être abandonnée comme un projet mal calibré. On tient là un cas d’école du péché originel des plateformes : lancer grand, couper vite, et appeler ça de l’optimisation.
Prime Video, ou l’art de sabrer au bon moment pour le mauvais effet
La décision d’arrêter The Peripheral après une seule saison s’inscrit dans une logique bien connue du streaming : on commande large, on teste la traction, puis on tranche sans état d’âme dès que le calendrier, les grèves ou les chiffres se mettent de travers. Les strikes de la WGA et de la SAG-AFTRA en 2023 ont évidemment pesé dans la balance, mais ils n’expliquent pas tout. Ils révèlent surtout à quel point les plateformes aiment les séries à concept tant qu’elles restent des promesses de catalogue, pas des engagements au long cours. Et The Peripheral avait précisément besoin de durée pour déployer sa mécanique.
On peut aussi y voir un symptôme plus large : le cyberpunk télévisuel fonctionne souvent mieux quand il accepte la lenteur, la complexité, le malaise. Le problème, c’est que ces qualités-là ne se traduisent pas toujours en indicateurs de performance immédiats. Alors on coupe. On passe à autre chose. On laisse les spectateurs avec une saison solide et un goût de trop peu. C’est un peu la spécialité de l’époque : fabriquer des mondes immenses pour les refermer avant qu’ils ne respirent vraiment.
Le Gibsonisme, mode d’emploi pour temps troublés
Ce qui demeure, malgré tout, c’est la singularité de l’adaptation. The Peripheral ne cherche pas à être fidèle au mot près, et c’est tant mieux. Elle préfère capter une sensibilité, une manière de penser le futur comme un empilement de systèmes opaques, de dépendances économiques et de réalités concurrentes. C’est ça, le cœur du cinéma et des séries quand elles s’attaquent à Gibson : pas l’illustration scolaire, mais la traduction d’un climat. Et cette saison 1, avec ses zones d’ombre, ses idées en cascade et sa tension entre deux époques, y parvient souvent mieux qu’on ne l’aurait cru.
Alors oui, on aurait aimé voir la suite. Oui, la frustration est bien réelle. Mais réduire The Peripheral à une série annulée serait passer à côté de ce qu’elle a réussi : rappeler qu’une adaptation de William Gibson peut encore être nerveuse, élégante, cérébrale et un peu sale sur les bords. Ce qui, à l’heure des franchises qui recyclent leur propre ADN jusqu’à l’overdose, n’est déjà pas rien. Et si la vraie rareté, aujourd’hui, c’était justement une série qui ose laisser le futur nous échapper ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




