Kristina Grozeva et Petar Valchanov ne reviennent pas à Karlovy Vary pour faire de la figuration : avec Black Money for White Nights, le duo bulgare remet la main dans le cambouis politique et moral de son pays, sans gant ni anesthésie. Le film s’inscrit dans la compétition du festival tchèque et prolonge une filmographie qui aime observer les institutions au bord du court-circuit, les petites lâchetés qui font les grandes saloperies, et les sociétés qui se racontent encore des histoires pendant que le réel leur colle une baffe.
Pour situer un peu le terrain, on parle ici d’un tandem qui n’a jamais confondu cinéma d’auteur et carte postale compassée. En 2014, The Lesson avait déjà planté le décor d’un pays où la morale se négocie au guichet ; en 2019, The Father leur a offert le Crystal Globe à Karlovy Vary et a représenté la Bulgarie dans la course à l’Oscar du film international. Autrement dit, Grozeva et Valchanov ne débarquent pas en touristes : ils connaissent la mécanique des récits de crise, les visages de la honte ordinaire, et cette manière très balkanique de faire tenir la tragédie, l’absurde et la satire dans le même plan. Chez eux, la corruption n’est jamais un concept abstrait : c’est une manière de respirer.
Avec Black Money for White Nights, on passe du constat à la radiographie. Le film, situé en 2022, vise la corruption contemporaine bulgare et une forme de nostalgie pro-russe qui travaille la société comme une vieille rouille sous la peinture neuve. Rien d’étonnant à ce que le duo s’empare d’un tel matériau : leur cinéma a toujours préféré les zones grises aux slogans, les compromis aux grands discours, les humiliations minuscules aux grands gestes héroïques. Et c’est précisément là que ça devient intéressant, parce qu’un film sur la corruption n’a de gueule que s’il refuse le prêche. Sinon, on se retrouve avec un tract qui se prend pour un long métrage. Pas terrible, hein.
Le vice en costume trois pièces
En apparence, le sujet pourrait sembler balisé : un pays miné par les arrangements, les réseaux, les fidélités douteuses et les vieux réflexes géopolitiques. Sauf que le cinéma de Grozeva et Valchanov ne s’intéresse jamais seulement au système ; il s’attache à la façon dont le système s’infiltre dans les gestes les plus banals. Un repas de famille, une discussion de bureau, un petit service rendu, une humiliation avalée, et voilà la machine à fantasmes de la respectabilité qui se met à tousser. Leur vraie spécialité, c’est de montrer comment la compromission devient un art de vivre.
Ce qui les distingue d’une bonne partie du cinéma politique européen, souvent trop content de son diagnostic, c’est la précision de leur mise en scène. Ils ne filment pas la corruption comme un grand nuage sale au-dessus de la ville ; ils la découpent en rapports de force, en silences, en regards qui se dérobent. Le mal n’a pas besoin de hurler. Il porte parfois une chemise repassée et un sourire administratif. Et c’est là que le duo fait mouche : il transforme la morale en matière dramatique, sans jamais oublier que le rire peut être une arme, surtout quand il est un peu jaune, un peu sec, un peu venimeux.
La nostalgie, ce vieux piège à cons
Le versant pro-russe du film ajoute une couche autrement plus brûlante. En Europe centrale et orientale, la nostalgie n’est pas qu’un sentiment de vieux con attaché à sa jeunesse ; elle peut devenir un outil politique, un refuge identitaire, une façon de réécrire le passé pour mieux anesthésier le présent. Dans ce contexte, Black Money for White Nights promet de regarder la mémoire non comme un album photo, mais comme un champ de bataille. Et ça, forcément, ça pique.
Le titre lui-même sent déjà le paradoxe et le faux-semblant : de l’argent noir pour des nuits blanches, comme si la lumière servait à blanchir ce qui ne l’est pas. On est dans une logique de masque, de circulation clandestine, de purification bidon. Le film a tout pour parler de blanchiment moral autant que financier, et c’est souvent là que les récits politiques les plus malins trouvent leur nerf. Pas besoin d’un grand complot à la sauce série B : la vraie horreur, c’est souvent le confort avec lequel tout le monde s’arrange.
Karlovy Vary, terrain de jeu des films qui mordent
Le choix de Karlovy Vary n’a rien d’anodin. Le festival tchèque aime accueillir des œuvres qui travaillent les fractures de l’Europe sans les emballer dans du cellophane. C’est un lieu où le cinéma d’auteur peut encore se permettre d’être frontal, y compris quand il parle d’un sujet politiquement inflammable. Pour Grozeva et Valchanov, revenir dans cette compétition après le succès de The Father, c’est aussi rappeler qu’ils appartiennent à cette famille de cinéastes qui savent faire du local avec du mondial, du concret avec du symbolique.
On peut d’ailleurs y voir une forme de fidélité presque insolente : à l’heure où tant de films d’auteur cherchent à lisser leur discours pour voyager plus facilement, eux persistent à creuser dans la boue nationale, quitte à salir un peu les chaussures du spectateur. Et tant mieux. Le cinéma devient vite décoratif quand il a peur de nommer les choses.
Reste la question qui fâche, ou qui excite, selon l’humeur : jusqu’où le duo poussera-t-il la satire sans basculer dans le pamphlet, et jusqu’où la fiction peut-elle aller quand le réel, lui, a déjà l’air d’un scénario mal écrit par un bureaucrate cynique ? C’est souvent dans cet interstice-là que leur cinéma prend feu. Et si Black Money for White Nights tient ses promesses, on risque bien d’en sortir avec un léger goût de cendre sous la langue. Le genre de souvenir qui ne se lave pas au générique de fin.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




